Him, himself & he

Ce soir c’était la grand-messe de l’indie à l’Olympia : Sufjan Stevens revenait à Paris 4 ans 1/2 après un concert d’anthologie au Bataclan. J’avais fini par suivre ce soir le tout Paris Boulevard des Capucines pour découvrir ce The Age of Adz sur scène… alors que je n’ai jamais pu écouter ne serait-ce qu’une fois le dernier album de l’Américain du premier morceau au dernier, et que par ailleurs je nourris une réticence féroce face à la mythique salle parisienne. Mais une certaine nostalgie et la certitude que Stevens serait capable de sublimer ce qui ne m’était apparu jusque là que comme un pur exercice de style, poseur et surjoué, m’avaient convaincu… Bien mal m’en a pris !

Tout avait pourtant plutôt bien commencé avec le magnifique Seven Swans. Cet immense chef d’oeuvre tiré de l’album du même nom m’a temporairement rassuré sur les intentions du petit génie new-yorkais. Il ne semblait pas décidé à ignorer le reste dans sa discographie au profit de sa dernière création. Pourtant, ce (faux) départ ne m’a pas complètement rassuré : en effet, le morceau assez brillamment interprété par la troupe de Stevens s’est retrouvé quelque peu mis au second plan par une mise en scène grand-guignolesque. Mention spéciale aux ailes d’ange qu’arborait l’auguste de la soirée… Ceci dit, il faut être honnête, les projections en fond de scène étaient elles jusque là plutôt réussies.

Mais c’est alors que pour moi le supplice a débuté… Sur Too Much, les choristes et leur leader entament une chorégraphie ridicule qui accompagnera la majeure partie du concert. Des projections psychédéliques du plus mauvais goût, tout droit venues de mauvaises installations vidéos des années 70, ne seront d’aucun secours pour me détourner du lamentable spectacle qui se déroule sur scène. Age of Adz, morceau titre de l’album, traîne en longueur et est une souffrance à lui seul. Même I Waked, single plutôt réussi du dernier opus, est là encore accompagné d’un spectacle visuel insipide et les arrangements encore plus austères que sur la version studio n’en font pas un répit, bien au contraire. Puis vient enfin un morceau plus calme (Vesuvius peut être ?). Et là, le comble : celui qui a écrit les plus belles pages de la folk des années 2000 s’excuse de s’autoriser un morceau… de folk !

Entre les chansons, Stevens se lance dans des laïus dont il est coutumier (cf. les 5 min passées en 2006 à raconter une histoire de camp de vacances et de montres aquatiques…). Ces intermèdes sont plutôt drôles et la salle réagit d’ailleurs comme on l’attend par des rires et des applaudissements. Mais insidieusement, ces prises de paroles, comme l’ensemble de la mise en scène, me mettent de plus en plus mal à l’aise. Car au-delà de la musique qui au mieux m’indiffère, au pire me casse les oreilles (et là je vous l’accorde, c’est on ne peut plus subjectif), c’est autre chose qui va me porter le coup de grâce. Du propre aveux de Sufjan, tout le spectacle et toutes les chansons de son dernier album tournent autour de sa propre personne. L’ensemble est véritable hymne à la personne de l’Américain. Racontant la genèse de Now That I’m Older, celui-ci décrit par exemple comment il a appris à dépasser son vertige pour, je le cite « admirer l’oeuvre de Dieu, mon oeuvre ce soir !« . Sic. Je pourrais volontiers prendre cela pour du second (ou plus) degré si cette immense parodie de concert n’allait pas dans le sens (unique) de la célébration du héros du jour… et d’un massacre systématique de l’image de folkeux génial mais peut être un peu trop propre sur lui que celui-ci s’était construit en quelques 5 albums quasi miraculeux.

1 heure. J’ai donc tenu 1 heure de ce traitement en espérant avec un mince espoir le retour de l’un ou l’autre de ses chefs d’oeuvres mis jusqu’à présent au rebut de la soirée. Et puis j’ai finalement préféré abandonner. J’étais pourtant bien persuadé que l’on finirait bien par les retrouver, ces perles pop folk que j’adore par dessus tout (comme ce Chicago qu’ils finiront par jouer en rappel mais que je n’entendrai donc pas). Mais j’étais bien trop énervé, dessus, dégoûté même, pour prendre le risque de les voir saccager dans l’entreprise de destruction massive menée ce soir. Pas envie de voir mes souvenirs du Bataclan ternis sur l’autel du culte de la personnalité. J’ai donc préféré partir, laissant un public semble-t-il bien plus convaincu que moi (quoique pas vraiment expansif, mais l’on connaît le public de l’Olympia, n’est-ce pas ?). Tant pis. J’aurai eu la chance de connaître le Sufjan d’avant TAOA, c’est déjà pas mal !

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VOS COMMENTAIRES
THIONLEVRAI
LE 11/05/2011 À 03H47

Pour ma part, j’ai juste pris la claque de ma vie. A tout point de vue… Et mes camarades à mes côtés itou… J’avoue que j’ai encore du mal à descendre de ce que j’ai vécu : 2h30 de shoot chair de poule quasi non-stop et un délire esthétique qui ma remué comme jamais. J’en ai encore les larmes aux yeux rien que d’y penser…
Je ne discuterai donc pas des goûts et des couleurs. Je pourrais partir dans une argumentation circonstancié, hyper technique et esthétique, mais là, le temps me manque… Je souligne également les heureuses précautions oratoires prises par l’auteur pour nous signifier qu’il donne un avis subjectif. Bon !
J’aurais alors juste une question, un peu perfide certes, mais qui me fait un peu douter tout de même de la validité « éthique » de cet article : comment peut-on parler de la « majeure partie du concert » (à propos des chorégraphies, mais j’étends le terme) en avouant avoir tenu 1h sur 2h20 de présence sur scène ?

PS : Jeandefff, j’te kiffe 😉 Bon sauf le « ça se mérite »… On a tous notre sensibilité… Et je critiquerai toujours de façon beaucoup plus véhémente les producteurs et distributeurs de René la Taupe plutôt que ceux qui l’écoute…

POUNIE
LE 10/05/2011 À 15H07

Heureusement que les gens sont là pour corriger les erreurs de traduction ou d’interprétation, j’ai cru m’étouffer ! Hier soir j’ai pris une énorme claque, j’ai passé un moment hallucinant, et aujourd’hui j’ai un mal fou à redescendre de ces cimes vers lesquelles le grand Sufjan nous a emmenés !

BEB
LE 10/05/2011 À 15H45

Bonjour Pounie,
Mon objectif n’est pas de ternir les souvenirs des lecteurs mais de retranscrire mes impressions : c’est la raison d’être même du blog. Par ailleurs le sentiment qui est le tien je l’ai ressenti il y a 5 ans après le Bataclan. Je regrette de ne pas l’avoir ressenti cette fois et donc d’une certaine manière je t’envie ! Pour ce qui est de mes « erreurs » je vous laisse juge.

THERMOBOY
LE 10/05/2011 À 14H06

Pour info, Stevens n’a jamais parlé de « son œuvre », mais a plaisanté sur le spectacle qu’il voyait du haut de la montagne (« God’s kingdom »), devenu son royaume (« My kingdom ») après qu’il eut vaincu sa peur du vide. Quand on base le « coup de grâce » de sa chronique sur un tel malentendu, c’est un peu la honte.

BEB
LE 10/05/2011 À 14H53

Bonjour Thermoboy,
J’ose affirmer qu’il s’agit là d’une différence d’interprétation de ces paroles. Mais peut être que mon anglais m’a trahi…

THIONLEVRAI
LE 11/05/2011 À 03H50

Perso, j’ai pigé la même chose que Thermoboy.

JEANDEFF
LE 10/05/2011 À 12H25

Merci pour ton retour. Au sujet du mérite, je te suis sur le principe, mais : oui, il fallait faire un effort pour entrer dans cet univers, oui, il fallait faire un effort pour déchiffrer (en partie) les harmonies de son dernier album, et oui, il fallait faire un effort pour quitter le temps d’un concert notre routine générale. Mais oui, la récompense était belle. Tu aurais été surpris de voir un public relativement stoïque se déchainer sur les derniers morceaux. La prochaine fois. Peut-être. Si tu fais un effort 😉

BEB
LE 10/05/2011 À 14H27

De rien pour la réponse, c’est la moindre des choses quand quelqu’un prend le temps de commenter aussi longuement que toi ou que Hok !

HOK
LE 10/05/2011 À 11H02

« découvrir ce The Age of Adz sur scène » ?
Tout les albums ne peuvent pas s’apprécier à la première écoute, je pense qu’il faut entre 5 et 10 écoute pour celui la. Je comprends pas la logique de dépenser 3 fois le prix d’un album pour voir un concert ou l’on sait pertinemment que la majorité des morceaux sera issue du dernier opus sans l’avoir complètement écouté et ingéré. C’est plus maintenant une surprise pour personne que Sufjan a changé de style, même si ca devrait pas vraiment surprendre à l’écoute de enjoy your rabbit et the bqe.
J’ai pas trouvé pas trouvé le show cheap ou ridicule, les bandes fluorescentes utilisaient bien l’obscurité, avec un plus le rideau assombrissant pour révélé toutes les couleurs lors d’un crescendo, les ailes d’ange de 2m de long c’est juste génial, la meilleurs intro de concert que j’ai pu voir, la gestuelle fait met en valeurs les paroles, je trouve ca cohérant.
Franchement regarde les vidéos du concert de Sydney : http://play.sydneyoperahouse.com/index.php/media/1186-sufjan-stevens-live-exclusive-all-delighted-people.html
t’aurai du regarder ca avant de venir, t’aurai moins été surpris.

BEB
LE 10/05/2011 À 14H50

Bonjour Hok,
Tout d’abord, c’est pour moi un véritable plaisir que de découvrir des albums quand ce n’est pas des artistes sur scène. C’est pour ça que je suis fan par exemple de la Route du Rock et que j’affectionne en général les festivals et les premières parties. Je peux citer au titre de mes découvertes live plus ou moins récentes : St. Vincent, Villagers, Twin Shadow ou bien encore Budam. D’ailleurs, l’un de mes plus beaux souvenirs de concert de ces dernières années restera The Antlers à New York et en particulier ce Bear qui dès les premières notes m’a arraché des larmes…
Mais pour en revenir à Sufjan, quand je parlais de découvrir TAOA sur scène, je ne parlai pas de découvrir son contenu (que je connaissais malgré tout bon an mal an) mais bien de son interprétation en live. Même un album « moyen » (à mon goût bien sûr) peut prendre une dimension en live inédite par rapport à sa version studio. J’en donne pour exemple le dernier Midlake. Par ailleurs même après avoir vu un extrait vidéo de sa tournée actuelle, cela ne présumait pas de ce que nous allions découvrir hier à l’Olympia (pour info, j’évite si possible de regarder des vidéos de live, surtout avant de me faire mon propre jugement). Le choix d’ignorer ses albums précédents n’est pas justifiable sur le simple argument qu’il ait changé de direction musicale. Nombreux sont les groupes a avoir fait ce même choix, cela ne signifie pas pour autant faire table raz du passé (j’en veux pour preuve Radiohead, David Bowie ou bien encore Cure…). Les anciens « tubes » ne sont pas là uniquement pour satisfaire les vieux fans. Ils servent également de jalons permettant au public d’aller plus facilement vers les nouveaux morceaux. Le choix de Sufjan d’ignorer cette règle simple mais à mon sens indispensable est un parti pris. Je le regrette mais cela ne regarde que lui. Reste que cette impression récurrente de suffisance à tout point de vue, musicale et scénique, est pour moi coupable et a nui à sa musique. En théâtre comme en musique, c’est avant tout l’artiste, son jeu, son texte qui fait le spectacle, et pas la mise en scène… Mais là encore, c’est une question de point de vue 🙂

THIONLEVRAI
LE 11/05/2011 À 04H35

Je ne suis pas d’accord sur l’argument de la mise en scène qui doit laisser place à une soit disant primeur du contenu artistique, qu’il soit musical ou textuel. Si l’argument peut peut-être se comprendre lorsque le metteur en scène est différent du créateur (même si je le trouve déjà spécieux), je le trouve totalement infondé lorsque c’est l’auteur lui-même qui met en scène sa propre création. De surcroît, Stevens est le créateur, l’interprète ET le metteur en scène… Il a donc le pouvoir de faire ce qu’il veut avec son propre matériau et je ne vois pas quel droit nous aurions de le lui discuter…

De plus, en quoi ce travail de mise en scène – kitch et assumé comme tel puisque intrinsèque à l’inspiration même de l’album – nuit à la compréhension et à l’appréhension du matériau musical, je ne vois pas… Les titres de cet album explosent déjà le formatage « radiophonique » (je caricature, je sais) du genre chanson (oui, les minauderies de Sigur Ros durent aussi en moyenne plus de 3 minutes – il faut d’ailleurs 3 chansons de Sigur Ros pour chauffer un pâté bourbonnais au four, je l’ai fait hier soir – mais la science de l’écriture de Stevens plane à des années lumières au-dessus des spasmes répétitifs des islandais). Un morceau de 25 minutes, qui en devient plus de 30 sur scène, avec un tel foisonnement créatif musical et scénique, forcément, ça dépasse… Mais, la mise en scène totalement psychédélique n’est qu’un prolongement de cette explosion du format. Stevens a d’ailleurs réussi à me réconcilier avant-hier soir avec le rock psyché et les PinkFloyd peuvent aller se rhabiller chez mémère.
Oui c’était un show extrême, déjanté, baroque à souhait, peut-être boursoufflé pour certains.

Tant pis.

La levée les ailes du cygne en même temps que le tulle dans le premier morceau m’a juste foutu les poils. Et juste pour info et éviter de futurs procès d’intentions, je honnis les shows pourris de Lédignagna ou de la vieille Ciccone, mais ce set de Stevens touche juste à la perfection musicale, scénique, esthétique.
J’ai pour ma part un mausolée consacré à Björk dans ma disco/vidéothèque, je l’ai vue 6 ou 7 fois en live (dont celui de la Ste Chapelle en 2001) et je vais la voir à Manchester cet été dans son nouveau projet-tout-neuf-pas-encore-sorti, mais elle ne m’a JAMAIS filé un tel trip émotionnel et sensoriel, une telle émotion purement esthétique. Avec le délire au clavecin du 6e Brandebourgeois et un développement du dernier quatuor de Beethoven, Stevens est le 3e musicien à me faire monter les larmes aux yeux par une émotion de pure Beauté esthétique, avec un B gros comme ça. Et la mise en scène en faisait partie intégrante de cette émotion…

THIONLEVRAI
LE 11/05/2011 À 04H39

Ooops… Il est 4h du mat, 2 nuits que je dors quasiment pas…
Pardon pour les fautes de syntaxe dans la première phrase de mon texte, des féminins qui deviennent masculins, des pronoms qui manquent, et l’émotion encore présente qui obture mes synapses… Et comme je ne sais pas modifier un texte posté sur ce site, ben, vlà l’addendum 🙂

JEANDEFF
LE 10/05/2011 À 07H57

Désolé pour toi que tu n’ais pas apprécié ce concert, et l’univers de Sufjan Stevens. Il est vrai que le petit génie de Detroit (pour info), a pris beaucoup de risques et s’est vraiement remis en question dans ce nouvel album il est vrai peu facile d’accès et parfois un peu trop ambitieux. Le résultat, à mon goût était cependant à la hauteur de cette ambition. Une énorme claque sonore, visuelle, sensorielle. Un moment d’anthologie (pour moi). Si tu étais resté jusqu’à la fin, tu aurais compris pourquoi. Mais les récompenses, cela se mérite.

BEB
LE 10/05/2011 À 10H27

Salut Jeandeff,
Peut être effectivement n’ai-je pas mérité ce concert. Je trouve dommage cependant qu’un concert doive « se mériter »…
PS : SS a grandi à Détroit mais a fait ses études d’art et a commencé son projet musical à NYC. Je crois d’ailleurs qu’il réside toujours à Brooklyn. Mais effectivement il est bien natif de Detroit !