Merz, moi et son camion

Je ne crois pas que j’arriverai à trouver les mots pour exprimer toute mon admiration pour Conrad Lambert aka Merz. Son premier album éponyme sorti en 1999 (l’artiste a alors 18 ans) fut un véritable choc musical pour moi. A l’époque où la trip hop règne en mettre sur mes platines, ce disque réussit la synthèse parfaite entre électronique ludique et pop exigeante. Malgré un certain manque d’homogénéité de l’ensemble, probablement dû à la jeunesse de son auteur/compositeur, Merz impressionne par sa maîtrise du son et des harmonies. Toutefois, si ce premier album reçoit ce que l’on appelle poliment un « succès d’estime », cela n’empêche pas son label Epic de lui rendre alors son contrat.


Pendant 7 années, Conrad parcourt le monde, passant en particulier par la Mongolie et Oulan-Bator où résident et exercent ses parents. Il en profite d’ailleurs pour s’y marier. En 2006, il finit par sortir un second disque intitulé Loveheart. Mais l’intérêt qu’avait suscité l’Anglais à ses débuts a fait long feu et l’album passe inaperçu malgré un nouveau succès critique… Cela ne l’empêche pourtant pas d’entamer une longue tournée qui l’amènera aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis, du Montreux Jazz Festival au SXSW d’Austin.

La tournée achevée, Merz continue pourtant inlassablement à voyager, comme le nomade moderne qu’il est. C’est d’ailleurs ses perpétuelles transhumances qui lui inspireront le nom de son 3e album. Moi et Mon Camion qui parait en 2008 emprunte en effet le nom d’une société de déménagement à laquelle lui et sa femme auront de nombreuses fois recours. Le disque sera lui-même enregistré dans plusieurs lieux différents, qu’il s’agisse de studios ou non. Y participeront quelques musiciens de renom comme Charlie Jones, bassiste ayant accompagné Page & Plant ou Goldfrapp, ou bien encore Clive Deamer, batteur pour Portishead et Roni Size.

Autant le premier opus avait été un choc de part son originalité et ses prises de risque permanentes, autant Moi et Mon Camion est un chef d’oeuvre de maturité, de romantisme et de poésie. Si la beauté des mélodies étaient déjà bien présentes sur nombre de titres de son oeuvre de jeunesse – en témoignent les sublimes Lotus ou Starlight Night – Conrad élève cette fois son travail mélodique au rang de science. Plus homogène que ses prédécesseurs et plus classiques dans sa forme, ce 3e opus possède l’évidence des grands classiques.

Débarrassées de leurs oripeaux électroniques, les chansons et la voix de l’Anglais se révèlent. Ces 10 morceaux sont autant de bijoux à apprécier avec l’attention du diamantaire qui scrute la pureté d’une pierre précieuse juste taillée. Chaque arrangement, chaque coeur, chaque ligne de guitare ou de basse révèle une telle perfection que l’on imagine sans mal avec quelle maniaquerie tout a été pensé, travaillé et retravaillé afin d’arriver au résultat le plus abouti possible.

Il est au final bien difficile d’extraire un morceau emblématique de l’album. Chacun pourra trouver dans l’un ou l’autre des titres le détail qui en fera son favori. Le trio voix / guitare acoustique / contrebasse de la poésie chantée qu’est Moi et Mon Camion, la montée en puissance de Call Me et son final quasi hypnotique, l’electro-jazz de Shun (Sad Eyed Days) et sa basse mouvante, la majesté symphonique de Malcolm, la beauté mystique de Silver Moon Ladders, l’urgence de Presume Too Much et son refrain absolument imparable, le rock juvénile de Lucky Adam, la mélancolie de Cover Me qui finit par se changer en rage contenue, la simplicité feinte de No Bells Left to Chime et ses lignes de flûte à bec, la simplicité réelle de The First & Last Waltz et son travail vocal qui en font le titre le plus émouvant de l’album…

Pour moi Conrad est l’archétype du génie discret, virtuose de l’harmonie, maître de la ballade au sens moderne aussi bien que médiéval du terme. Son talent bien trop méconnu au goût de ses admirateurs le préserve-t-il de toute compromission ? C’est possible. C’est pourtant une musique que l’on aime à faire découvrir lorsqu’on a eu la chance de croiser sa route (ce que je fais d’ailleurs à cet article déjà trop long). Poète maudit Merz ? Fuit comme d’autres par la célébrité ? Peut-être… ou peut-être que celui-ci apprécie-t-il ce relatif anonymat qui lui laisse une totale indépendance de création. En tout cas c’est à n’en pas douter un très grand artiste, qui revient ce mois-ci avec un tout nouvel album que j’attends avec une rare impatience.

Je vous propose d’ailleurs de terminer par le premier titre tiré de cet album dont il porte le nom : No Compass Will Find Home. L’inlassable voyageur qu’est Lambert ne semble pas avoir tout à fait trouvé sa route vers l’apaisement… mais nous propose une fois encore un morceau d’une richesse exceptionnelle. D’ores et déjà indispensable !

Ecouter No Compass Will Find Home

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