∆n ∆wesome W∆ve

Alt-J( ∆ ) est un quatuor de Leeds. Comme souvent, le groupe est né de la rencontre de 4 jeunes gens à l’université, trois d’entre eux étudiant les Beaux-Arts, le quatrième la Littérature Anglaise. Comme souvent également, le groupe s’est formé petit à petit, changeant en particulier 2 fois de nom, pour aboutir à sa forme et sa dénomination actuelles. Comme souvent enfin, leur musique est la fusion des influences de Gwil, Joe, Gus et Thom, celles-ci allant du métal au hip-hop, de la folk à la musique classique. Alt-J( ∆ ) pourrait donc être un groupe comme les autres. Au lieu de cela, le premier album des Anglais, ∆n ∆wesome W∆ve, est une révolution.

Pour donner une idée du choc que représente l’écoute d’∆n ∆wesome W∆ve, il suffit de citer Thom, le batteur : « Après avoir écouté pour la première fois les morceaux composés par Gwil et Joe, je me suis dit que je n’avais jamais entendu cela auparavant. C’était la musique que je recherchais sans même le savoir, j’ai tout de suite adoré ! » . Parfait résumé. Une écoute et l’on comprend que l’on est là en présence d’un disque d’une richesse hors du commun, alliant subtilité et puissance, une musique inédite et pourtant confinant à l’évidence. L’empreinte laissée par ses 13 morceaux pourrait se comparer à celle du premier TV On The Radio, du Endtroducing…. de DJ Shadow ou du OK Computer de Radiohead.

Pour comprendre l’ambition du groupe, il faut tout d’abord en revenir au choix de leur patronyme. Comme l’explique leur bio, un utilisateur de Mac appuyant simultanément sur Alt et J affichera la lettre grecque ∆ (delta). Au-delà de la volonté évidente de se démarquer par un nom original (les 4 s’appelaient précédemment Films…), ce choix révèle également un désir assumé de dépasser tout ce qui peut s’entendre aujourd’hui. Le ∆ est en effet le symbole mathématique qui indique la variation, le changement, l’évolution… comme le précise Gwil, le guitariste. Cela pourrait paraître prétentieux, si cela n’était vrai.

Tout débute ainsi par une intro qui en moins de 3 minutes donne le ton de l’album : piano et guitare ouvrent la danse, évoluant de concert, comme 2 serpents qui s’enrouleraient l’un autour de l’autre, dans un même mouvement perpétuelle. Les 2 sont ensuite rejoints par une voix caverneuse elle-même doublée d’un son de synthé venu d’outre-tombe. Perturbant, envoûtant, les paroles sont récitées comme le serait une prière, un mantra.

C’est également une prière qui nous attend avec le titre suivant : Interlude (Ripe & Ruin) est scandé a capella par Joe et Gus, et l’on croirait entendre la bande son parfaite du Game Of Thrones de George Martin. Une expérience quasi mystique, une expérimentation musicale qui n’est pas sans rappeler le travail de Fredo Viola ou des Dead Can Danse.

Viennent ensuite les 2 premiers sommets de l’album. On prend un plaisir intense à se faire happer et bousculer par les constructions complexes en couche de Tessal∆te et Breezeblocks. Tout comme lorsqu’on joue à se faire emporter par les rouleaux de l’océan… C’est lorsqu’on croit avoir repris pied qu’une nouvelle lame de fond vous saisit pour vous transporter 10 mètres plus loin.

alt-J(∆) – Breezeblocks (vidéo)

Après ces 2 premières vagues puissantes, un second interlude vient reposer l’auditeur… pour mieux le reprendre au dépourvu. Estocada (Something Good) se construit en 3 mouvements : l’introduction guitare / batterie légèrement hispanisante est interrompue par des arpèges angoissants de piano, arpèges qui laissent place à un refrain chaloupé, presque dansant…Voilà un bon exemple de ce qui fait la très grande intelligence des 4 anglais : ne jamais rien laisser pour acquis, relancer en permanence les morceaux, travailler sur les mouvements comme le faisait un certain JS Bach dans ses Inventions. Le tout avec un équilibre et une précision d’alchimiste.

Dissolve Me et Ms mettent eux à l’honneur la voix de Joe : parfois grinçante comme du papier de verre, parfois douce comme de la soie, elle évolue selon les besoins et les intentions des morceaux. Instrument à part entière, le chant est le premier et principale vecteur d’émotion pour Alt-J( ∆ ). Comme s’il s’agissait de compenser des compositions qui pourraient sinon apparaître un peu trop cérébrales.

S’intercale entre ces 2 morceaux ce qui est surement la chanson la plus émouvante de ce premier opus. M∆tilda s’inspire de l’histoire d’amour entre Léon et sa jeune protégée Mathilda dans le film de Besson de 1994. Et l’auditeur d’admirer comment le groupe a su rendre toute la dramaturgie de cette amour impossible entre un tueur à gage et une jeune ado orpheline…

alt-J(∆) – M∆tilda (vidéo)

Fitzpleasure est quant à lui un morceau singulier : un soupçon de raggamuffin se mêle au son puissant et saturé d’un synthé basse pour créer un balancement qui fait penser à la « danse » d’un boxeur tournant autour de son adversaire. C’est une alternance de temps d’observation et de coups violents qui viennent frappés lorsque le vis-à-vis (nous, en l’occurrence) baisse sa garde. Une atmosphère lourde qui prend sa source dans le très puissant et sombre Last Exit to Brooklyn d’Hubert Selby Junior.

Un nouveau moment de répit laisse rapidement la place aux 2 derniers titres de l’album. Bloodflood est le digne successeur de Fitzpleasure : même ambiance sourde et menaçante, elle décrit la peur et la montée d’adrénaline ressenties par un homme agressé par un troupe de jeunes gens. A l’écoute du morceau, on peut presque ressentir l’angoisse rampante qui étreint la victime, grâce aux différents riffs répétitifs qui se succèdent au piano, à la guitare, aux choeurs… Ne manque que le hurlement final du Subway Song de The Cure !

Taro clôt magistralement ∆n ∆wesome W∆ve. Rythmique et chant inspirés de la musique orientale, puissante évocation de l’amour des 2 photographes de guerre Robert Capa et Gerda Taro, ce point final montre s’il en était encore besoin la virtuosité mélodique du groupe et leur capacité à s’approprier des influences aussi multiples que variées.

A la fois reflet d’une époque, de part la synthèse musicale qu’il réalise et l’angoisse latente qui s’en dégage, et exemple à suivre pour tous ces groupes plus préoccupés par leur image que par leur musique (confer le « phénomène » Wu Lyf de l’an passé), ce premier album d’Alt-J( ∆ ) pourrait bien faire date dans l’histoire du rock. ∆n ∆wesome W∆ve est la démonstration éclatante que la pop ne se résume pas nécessairement à 3 accords, et que la complexité, qu’elle soit rythmique et mélodique, peut s’accompagner d’une émotion bien réelle.

Ce qu’on fait ces quatre jeunes Anglais est immense : espérons simplement qu’ils ne se feront pas submerger par leur propre vague…

Vous avez aimé ?

Alt-J( ∆ ) vous propose de découvrir en intégralité et avant première leur premier album à paraître le 28 mai chez Infectious Music / Pias. A découvrir ci-dessous et directement sur Soundcloud.

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