Magic King

On aurait pu penser que Jamie Stewart (Xiu Xiu) ou Kevin Barnes (Of Montreal) étaient les démiurges les plus prolixes actuellement dans la sphère rock. Mais ils se sont bel et bien fait doubler par un curieux personnage, un oiseau rare qui a tout de même enregistré pas loin de quarante albums en moins de vingt ans de carrière, tout en préférant se mettre à l’abri du music business derrière ses propres barrières (« Fence », en VO, qu’il a choisi pour nommer son label). Résumer Kenny Anderson, plus connu sous le nom de King Creosote, à cette seule performance serait cependant injuste, car l’Ecossais est avant tout un songwriter extraordinaire, un magicien qui sort de son chapeau des chansons qu’on pensait devoir attendre toute une vie avant de les connaître.

Avant de déguster ce plat dont on anticipe déjà les saveurs élégantes, l’entrée sera servie par les Tin Trails, un groupe « from the Internet », comme le précise à juste titre le chanteur et guitariste Jason Orlovich. En effet le trio s’est formé quelque part dans les nuages entre New York et le pays basque autour des accointances de ses membres, Jason Orlovich, donc, brooklynien et leader du groupe Polite Sleeper, et les frères basques Buff (Felix à la batterie, Johannes à la basse), producteurs sur d’autres projets. C’est peut-être pour cela que les Tin Trails pratiquent une pop composite, touffue, audacieuse à bien des égards, tentant de concilier à la fois leur goût prononcé pour le post-punk et les rivages plus calmes d’un folktronica apaisé.

En ouverture de set, leur titre I Came To In A Photo Booth est l’arbre qui masque le roller coaster : tout en douceur et en mélancolie, évoquant les marigots de Radical Face ou la fragilité de Villagers, cette B-side du premier single du groupe (Long Long Shadows) n’est pas représentative des aspérités à venir. Le reste, extrait de leur album Three Tats And Half An Acting Class, sera plus acide et parfois orageux, entre les déflagrations sonores d’une Fender amère, les tapages d’une batterie dynamitée et une basse plus tranquille. Cependant les parties vocales apparaîtront noyées par les instruments, et le groupe ne fera pas assez d’élagage dans ses influences, laissant sur une impression de maelström brouillon. Nul doute que le trio se mettra au travail très bientôt pour livrer une copie plus conforme à la qualité de son pedigree.

Quand King Creosote arrive sur scène avec une paire de béquilles, on ne peut s’empêcher de penser « Oh my god, they tried to kill Kenny! ». Mais l’Ecossais est résistant, et son petit accident de marche d’escalier ne l’empêche pas de livrer, avec un djembé pour tout accompagnement, des ritournelles dont lui seul a le secret. Révélé enfin aux yeux de tous il y a deux ans après sa collaboration avec Jon Hopkins (un volume 2 devrait être enregistré à la fin de cette année), King Creosote est un tisseur de mélodies comme on en voit tous les vingt ou trente ans. Pas d’esbroufe mal placée, pas d’effet de manche, l’ami Kenny Anderson est de ceux qui croient aux vertus d’une ligne claire et épurée.

Comment lui donner tort quand on tombe sur les bijoux Bubble (sur l’album Diamond Mine, avec Jon Hopkins) ou Voyeur ? King Creosote est aussi capable de muscler un peu le propos, de lâcher des bombinettes pop qu’on a immédiatement envie d’élire meilleures chansons de chevet (Doubles Underneath). Il n’y a plus qu’à se laisser immerger dans cette eau vive. En reprenant un titre de Paul Simon (The Only Living Boy In New York), Kenny Anderson fait soudain mieux comprendre ce qui était une évidence : il est définitivement l’héritier de la longue tradition de compositeurs dont les chansons se situent en dehors de toute temporalité, égrenant au fil de ses albums des histoires qui font l’humanité depuis toujours.

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Crédit photos : ©2013 Guillaume

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