Sarah W. Papsun

A l’occasion de la journée de l’Europe qui a lieu chaque année le 9 mai, le Parvis de l’Hôtel de Ville de Paris s’est transformé, le temps d’un week-end, en salle de concert à ciel ouvert. A cette occasion, les Sarah W. Papsun, qui concluaient le festival après les passages remarqués de Griefjoy, Elisa Do Brasil et Natas Love You notamment, nous ont accordé une interview. Direction les loges pour un entretien avec Erwan Desplanques, le chanteur du groupe.

D’où vient ce nom « Sarah W. Papsun » ? J’ai entendu dire que c’était le nom de la correspondante américaine de l’un d’entre vous… mythe ou réalité ?

Erwan : C’est vrai ! Enfin, plus exactement, Sarah était à l’Université aux Etats-Unis avec le batteur. La première fois que l’on a fait un concert, elle venait passer le week-end en France et comme nous n’avions pas de nom, nous avons décidé de prendre le sien. Finalement, on l’a gardé et on en a fait notre muse en quelque sorte.

Au-delà de vos influences anglaises déjà bien connues comme les Foals et de vos affinités avec des groupes comme Breton, de qui vous réclamez-vous ? Avez-vous l’impression d’appartenir à une certaine scène française et si oui pourquoi ?

En effet, nos influences sont très britanniques : notre batteur, après avoir vécu aux Etats-Unis, s’est installé à Oxford et nous avons vu beaucoup de groupes là-bas qui nous ont influencés. La tendance était au post-rock avec de grosses guitares, des sons saturés, des compositions hyper déstructurées. On nous compare souvent à Foals dont le premier groupe, qui s’appelait The Edmund Fitzgerald, était un groupe de math rock beaucoup plus expérimental, mais finalement, même si l’on est encore de temps en temps comparé à eux et rapproché du math rock anglais, Foals est très loin de ce que nous faisons aujourd’hui.

Cependant, à côté de cette influence anglaise, on se sent très Français. Il y a quelque chose autour de la French Touch qui nous a toujours plu et notamment le volet plus électro. Nous jouions au Printemps de Bourges il y a quelques semaines et nous avons beaucoup apprécié les prestations de Brodinski, Gesaffelstein ou encore Kavinsky. Nous nous retrouvons complètement dans leurs musiques. On a beau chanter en anglais, ce côté electro reste une marque très française. L’hybridation est très importante dans notre musique. D’ailleurs, il y a beaucoup de DJ qui, souffrant au bout d’un moment d’être seul derrière leurs platines, se mettent à jouer dans des groupes avec d’autres musiciens. Je pense notamment à Vitalic ou Yuksek. A l’inverse, nous sommes six sur scène, d’une formation très rock, et nous allons de plus en plus vers l’électro.

Griefjoy également, un groupe que j’adore et qui a joué juste avant nous ce soir, passe sans cesse de la pop à l’electro. Les Breton aussi sont au carrefour entre electro, la pop et même le hip-hop, influence peu présente chez nous. Cette façon d’être à la croisée de différents styles donne une musique beaucoup plus sophistiquée et intéressante, plus riche que le rock binaire à guitare.

Comment vous répartissez-vous le travail de création ?

Pour la compo, chacun met son grain de sel, chacun arrive avec soit un rif, soit un air de guitare ou de clavier et on tricote chacun autour de cela. On s’envoie des mp3 par mail et après on vote pour décider de la meilleure structure. On peut avoir de longs débats par mail : il nous arrive d’échanger 200 mails au sujet d’un tout petit passage pour savoir comment le jouer. Ensuite, pour le mixage c’est pareil. C’est d’ailleurs plus difficile que dans beaucoup de groupes où un leader donne ses instructions. Nous sommes dans quelque chose d’hyper participatif, ce qui est aussi très sympa car, comme chacun a participé dans les mêmes proportions, tout le monde peut revendiquer chaque morceau. En revanche, j’écris les paroles au dernier moment, une fois que le morceau est terminé. De ce point de vue, mon influence est très anglaise, la mélodie prime sur le texte.

Sarah W. Papsun en français, c’est envisageable ?

Nous avons toujours chanté en anglais. J’aime bien la scène electro qui chante en français, dans une mouvance un peu post cold wave / new wave. J’adore l’album de La Femme par exemple. C’était assez osé au départ de chanter en français mais il ne faut pas que ça vire à la formule. Il y a eu toute une vague, justement après La Femme, qui collait avec le revival 80′ mais pour nous, il est impensable de basculer dans ce registre. On a un côté très rock, une énergie, un côté garage qui à mon avis fonctionne mieux avec des paroles en anglais. On apprécie le travail dans la sophistication, le côté dandy qui est très français mais en même temps nous avons choisi quelque chose de beaucoup plus frontal, d’énergique, de très rock. Ce que j’aime chez Foals justement c’est qu’il y a à la fois des compos sophistiquées, élaborées et une façon de les délivrer sur scène qui implique un engagement physique total. Cela est fondamental pour moi : quand on va un concert, il est important de voir des gens qui s’engagent physiquement.

Chacun d’entre vous a une vie active différente à côté du groupe et certains titres comme « Drugstore Cowboy » ou « Lucky Star » abordent la question du monde de l’entreprise, de la finance et plus largement des absurdités de la société contemporaine : vous considérez-vous comme un groupe engagé ?

Il n’y a pas vraiment de message dans nos morceaux. Autant il pouvait y avoir un engagement punk et no futur chez plein de groupes il y a quelques années, autant nous représentons l’inverse. En un sens tant mieux car nous sortons ainsi de la caricature des musiciens. Au début, quand on a commencé les concerts, on se sentait en décalage avec d’autres groupes qui étaient dans le folklore du rock, avec blousons de cuir et cie, une sorte de déguisement qui nous mettait hyper mal alaise. Nous, au contraire, on bosse tous à côté et on ne voulait pas se grimer, nous trouvions cela factice de surjouer une mythologie rock à l’ancienne qui est finalement très désuète.

D’ailleurs, dans des groupes comme Metronomy, les mecs sont hyper propres sur eux, ils n’en rajoutent pas. De notre part, c’est également une forme d’humilité parce qu’on a démarré très amateur et que l’on ne voulait pas adopter des codes qui auraient parus grotesques par rapport à notre niveau. Nous n’avons jamais été d’immenses musiciens et nous voulions progresser techniquement. On bosse nos compos dans notre coin et voulons les présenter humblement, en compensant cette humilité par une rage physique, une authenticité, une énergie vitale. On s’est dit qu’il ne fallait jamais que l’on joue faux. C’est dans cette authenticité, cette probité de notre démarche que se situe notre engagement aujourd’hui.

Nous sommes indépendants, nous ne dépendons pas de la musique pour vivre. Cela aurait pu faire de nous des mecs désinvoltes mais, au contraire, cela nous donne une grande liberté dans la manière de composer un album, de le produire, sans forcément s’adapter à certains formats. Cela nous permet également de ne pas vivre dans la frustration en nous comparant à d’autres groupes qui auraient plus ou moins de succès. Nous vivons notre aventure personnelle, on a fondé notre propre structure et on mène notre propre route. Je pense que cela nous rend plus sincères. Nous faisons des dates parce qu’on en a envie, pas parce que l’on doit cachetonner pour avoir notre intermittence. Tout cela n’est que du plaisir et de ce point de vue, le fait de continuer à travailler à côté nous sauve.

On a tourné deux clips dans le monde de l’entreprise parce que nous y connaissions des gens mais cela exprime aussi la forme de schizophrénie qui nous caractérise. Nous pouvons bosser toute la journée et le soir jouer dans un pub ou dans une salle de concert.

Par pure curiosité : quelles sont vos professions à côté de la musique ?

Dans notre groupe, il y a un prof de math, un chercheur au CNRS en biologie, nous sommes deux à travailler dans la presse, un dans la fabrication de différents magazines et moi je suis journaliste à Télérama. Notre batteur est comédien et enfin, le dernier est steward. D’ailleurs, il rentre tout juste de Los Angeles ! C’est donc assez acrobatique pour nous de nous rassembler. Nous ne tournons que sur les week-ends, posons des congés quand il le faut. C’est une schizophrénie qui peut être compliquée à organiser mais qui est très plaisante à vivre. Personnellement, je suis ravi d’avoir une autre source d’épanouissement à côté de la musique et je sais que c’est la même chose pour les autres. Entre nous, nous parlons finalement très peu de musique et cela nous offre aussi un recul salutaire.

Quel est votre meilleur souvenir sur scène ?

La Fête de la Musique à Denfert Rochereau. Le Fair nous a beaucoup soutenu. Ils ont justement été dans les premiers à nous dire que nous ne correspondions pas aux profils classiques des musiciens qui lâchaient tout au premier succès. C’était la plus grosse date pour nous même sur un plan quantitatif, il y avait plus de 12 000 personnes. Cela nous a permis de voir que ça pouvait marcher dans un contexte festif et populaire, que l’on pouvait tenir de très grosses scènes alors que l’on vient d’un milieu plus expérimental. Sans tomber dans le mauvais folklore de l’animateur de soirée, à partir du 21 juin nous nous sommes beaucoup plus ouvert au public. Nous avons été programmés dans de nombreux festivals cet été et je pense que c’est grâce à cela.

Comment est venu le choix d’enchainer tous vos morceaux sur scène ?

Cela est venu du plaisir que l’on avait à aller dans des djs sets plus qu’à des concerts. Nous étions un meilleur public d’électro que de concerts de pop. Lors des concerts de pop, il nous arrivait de décrocher entre deux morceaux. En Dj set, il y a une structure qui part d’un point A pour finir à un point B, cela vous emmène vers différentes phases psychologiques et cela nous plaisait. On aimait aussi rechercher la difficulté, nous mettre des pièges, nous lancer des défis, faire le plus compliqué possible pour se faire plaisir, c’est notre côté math rock sans doute.

Pourquoi avoir mis si longtemps à sortir votre album ? Quelles ont été les raisons de ce retard ?

Cela vient d’abord d’une hésitation, on a eu quelques propositions de labels que nous avons étudiées mais nous étions sceptiques sur le fait d’en avoir besoin. Nous avons signé avec un petit label anglais, pour un titre, pour explorer un peu ce territoire mais finalement, nous avons décidé de fonctionner de manière autonome et nous avons donc pris tout le temps nécessaire avant de sortir l’album. On a enregistré un été puis nous n’avons rien fait pendant un an, nous ne l’avons même pas réécouté. Puis on l’a ressorti l’été d’après et on repris tout ce qui ne nous plaisait pas, on a refait tous les mixages, rajouter des voix, retirer et ajouter des instruments etc. Un autre groupe n’aurait pas forcément le temps de faire cela. Tant que nous n’étions pas complètement satisfaits, on préférait attendre. Un jour, on a décidé de retourner en studio trois semaines et c’était bon, on l’a sorti.

Un prochain album bientôt ?

Oui, l’écriture a démarré. Le résultat sera certainement encore plus électro avec également quelques surprises. Comme on a de plus en plus de mal à se voir, on travaille beaucoup par petits groupes, par mp3 que l’on s’échange et moins par des répètes collectives. L’un des guitaristes travaille sur les maquettes, il les propose aux autres qui les retravaillent, les renvoient etc.

L’album que vous écoutez le plus en ce moment ?

Metronomy ! L’album de Breton aussi et en découverte française, l’EP de We are Match, un groupe qui vient de signer chez Sony et avec qui on va jouer à Nantes dans quelques semaines. Je les ai vu sur scène pour la préparation des Inouïes du Printemps de Bourges et c’est vraiment un groupe très intéressant. Sinon, dans un genre plus post rock, un groupe de Lille qui s’appelle Bison Bisou.

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Interview réalisée par Diotime avec le soutien et la participation d’Anne-Cécile Staman

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En concert :

 

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