Mr-Bramwell

Ce n’est pas un hasard si le quatrième album d’Oddfellow’s Casino est actuellement notre Plus Grand Groupe du Monde. The Water Between Us est un disque rare, envoutant, fascinant, tout comme l’est la personnalité de David Bramwell, la tête pensante du groupe. L’envie était donc grande de discuter avec David de sa vocation de musicien, de sa façon de travailler, de l’origine de son nouvel album ou du choix de Microcultures comme maison de disque française…

Le rendez-vous fut donc pris pour un échange par écrans interposés. Le résultat : une heure d’entretien aussi riche que l’est ce personnage atypique et une longue interview à lire en deux parties. Partez à la découverte de l’univers d’Oddfellow’s Casino et n’hésitez pas à mettre The Water Between Us en fond !

David, tu es connu en Angleterre comme écrivain, penseur et performer. Mais comment es-tu devenu musicien ?

David : La musique a toujours été mon premier amour. J’ai grandi dans une maison où il n’y avait aucun disque. Pourtant, cet amour pour la musique a toujours été présent dès mon plus jeune âge. J’ai acheté mon premier clavier et ma première guitare à onze ans, et j’ai commencé rapidement à écrire mes propres chansons. Depuis, j’ai toujours fait partie d’un groupe. A la fin des années 90’s, j’ai été signé sur Shimmy Disc, un label new-yorkais fondé par Mark Kramer (producteur de Galaxy 500 et Daniel Johnston entre autres). A l’époque, je composais un indie rock classique, influencé par les Pixies, Blur et le mouvement britpop. Plus tard, j’ai ressenti le besoin de mettre de côté la guitare électrique : c’est comme ça qu’est né Oddfellow’s Casino. Nos premiers albums se fondent sur le piano, l’accordéon, la clarinette, la trompette… C’était une tout nouvelle aventure pour moi ! Ce n’est que récemment que les guitares ont refait leur apparition. Mais pour revenir à ta question, la musique est et restera pour moi numéro un !

Comment se fait la création des morceaux ?

Je commence habituellement par composer la musique. Mais je ne peux débuter l’enregistrement d’une chanson sans les paroles. J’arrive à poser les éléments de base de la mélodie et des accords, mais très vite je deviens obnubilé par le texte. Ce n’est qu’une fois les paroles écrites que je peux enfin finaliser l’ensemble. Lors de la préparation de chaque album, je définis un ou plusieurs thèmes. L’utilisation de thèmes est importante : elle permet de fixer un cadre et de créer des histoires qui deviendront ensuite des chansons. Pour The Raven’s Empire, notre précédent album, les thèmes principaux étaient les fantômes et la mort. Afin de nourrir mon écriture, je me suis penché sur ma propre expérience. Par exemple, l’un des titres enregistré à l’époque et qui s’intitule The Murder Bed (à paraitre sur un album de face B en fin d’année) s’inspire d’une histoire qui m’est réellement arrivée. J’avais rencontré une jeune femme lors d’une soirée et au moment de rentrer chez elle et de se mettre au lit, elle me raconte que ce même lit avait servi de le lieu pour un meurtre. Elle n’était pas superstitieuse, et elle avait pu l’acheter pour une somme raisonnable… mais j’ai trouvé ça étrange d’apprendre cela juste avant de passer à l’acte. C’est finalement devenu le sujet d’une chanson ! [rires]

Et le thème principal de The Water Between Us est l’eau j’imagine…

Oui, absolument. L’artwork de l’album fait référence à un village submergé en 1939 que mes parents m’ont emmené voir alors que je n’étais qu’un enfant. L’image de cette l’église, seule bâtiment à dépasser de l’eau, me hante depuis. C’est ce qui a fourni le thème à l’album : le pouvoir de l’eau, sa mémoire, son mystère aussi…

En lisant les paroles, j’ai cru discerner deux thèmes distincts : l’eau effectivement, mais dans sa dimension la plus menaçante, la plus effrayante, et la nécessité de profiter de la vie à chaque instant. Brighton est-elle une ville aussi déprimante pour qu’elle t’ait inspiré des paroles aussi sombres ?

[rires] Bon, il y a trois questions en une je crois. Tout d’abord, j’ai toujours ressenti de l’angoisse vis-à-vis des profondeurs. Cela en fait un thème à part entière pour moi ; je suis d’ailleurs en train de préparer un documentaire sur le « culte de l’eau », à la fois comme élément nourricier et destructeur, et les mythes qui y sont associés. En Angleterre, de nombreux puits et sources portent le nom de nymphes et de déesses de l’eau, des divinités capables de créer la vie et de la reprendre, et auxquelles les villageois faisaient autrefois des offrandes. L’eau symbolise bien les deux aspects de ma personnalité : l’un plus enjoué, l’autre plus obscur. Ensuite, la nécessité de profiter de la vie… Mes amis te diront tous que je suis un homme d’action. Je ne peux pas me contenter de rêver de quelque chose, je dois absolument le réaliser. Ce qui fait d’ailleurs de moi un drogué du travail… [il enchaîne rapidement] Cela fait vingt ans que j’habite à Brighton, mais la ville n’apparait pas vraiment dans mes paroles. J’ai grandi dans le nord de l’Angleterre, et ce que j’écris fait plutôt référence à cette région la plus sauvage du pays, avec ses côtes, ses oiseaux, sa nature… Wild Waters, par exemple, s’inspire des villes côtières du Yorkshire qui sont, pour la plupart, sombres et déprimantes. Brighton est au contraire une ville très jeune, très fun et lumineuse, où l’on aime faire la fête !

Tu vis et tu travailles à Brighton : est-ce un choix délibéré de te tenir loin de Londres et de son star system ?

J’aime Brighton parce que c’est une ville bohème, unique en Angleterre. Nous avons le seul membre vert du Parlement, nous sommes la capitale gay du pays : c’est une ville libre et progressive, tout en restant à taille humaine. Tu peux aller d’un bout à l’autre de la ville à pied ou en vélo. Londres est trop grande pour moi, je ne veux pas avoir à dépendre d’un réseau de transport en commun qui est cher et qui ne fonctionne pas. Même musicalement, c’est une ville très dynamique. Nous avons un festival fabuleux, The Great Escape, et jusqu’en 2012, la ville accueillait un festival dédié à la musique française ! Pour moi, vivre à Brighton, c’est profiter de ce que l’Angleterre peut offrir de meilleur sans avoir à être à Londres.

Tu as participé à des conférences TED où tu semblais à la fois critique et optimiste sur le devenir de nos sociétés occidentales. A l’opposé, les paroles de tes chansons sont souvent sombres. Est-ce qu’Oddfellow’s Casino est le « Mister Hyde » du Docteur David Bramwell ? [Dr Bramwell est le nom de scène de David lorsqu’il interprète ses one man shows]

[rires] Tu as tout à fait raison ! Oddfellow’s est pour moi une opportunité d’exorciser ma mélancolie, ma nostalgie. Pas seulement ceci dit, puisque j’y parle aussi de passion et d’amour. Mais il est vrai que dans ma musique, ce sont les sentiments les plus sombres qui s’expriment, alors que mes conférences et mes one man shows sont plus légers et optimistes.

Tu racontes dans l’une de ces conférences une année passé loin de Brighton à voyager d’une communauté à l’autre, à la recherche des dernières utopies modernes. Est-ce que ce séjour a influencé ta musique ?

Non, pas vraiment. J’essaie de ne pas me laisser influencer par ce je peux vivre en dehors du groupe lorsque je crée mes chansons. Il y a malgré tout une exception. J’ai passé un mois dans un ashram en Californie et nous commencions chaque journée en psalmodiant tous ensemble : on appelle cela un Satsang. Un membre joue de l’harmonium pendant que la communauté chante. Et l’un des ces chants n’arrêtait pas de me hanter : impossible de me le sortir de la tête. Je l’ai enregistré au dictaphone car j’étais fasciné par son tempo [il se met à chanter le rythme du morceau]. Cela a donné la chanson We Will Be Here sur The Raven’s Empire, un morceau que l’on qualifie souvent de primitif. Ce sentiment provient directement du chant qui l’a inspiré. Mais les paroles n’ont rien à voir avec ce que j’ai vécu là-bas, puisqu’il s’agit d’une sorte d’ode aux morts. —–

Suite de l’interview demain !

 

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