Joshua Redman – Trios Live 

Publié par le 23 septembre 2014

JOSHUA REDMAN Trios Live (sq)

Bien, jeunes filles, jeunes gens, il me semble que ça a sonné, alors si vous voulez bien vous remuer un peu le popotin et rejoindre vos places… Merci !

Monsieur Cobain, je n’aime pas trop quand vous êtes près de la fenêtre, surtout quand nous nous trouvons au 5e étage, alors allez vous asseoir. Par contre, j’aimerais que Monsieur Staley et vous ne soyez pas à côté l’un de l’autre, rejoignez plutôt votre camarade Monsieur Wilk, il a l’air d’avoir la tête à peu près sur les épaules. Messieurs Homme et Novoselic, je vous investis d’une mission de confiance : vous jouerez les cerbères à la porte et refuserez tout retardataire. Particulièrement celui qui se met du fond de teint avant de partir de chez lui le matin, là, Warner, vous voyez ce que je veux dire ?

Parfait, nous allons pouvoir commencer. Je sais que vous êtes toutes et tous ravies et ravis de me revoir et impatients de reprendre le chemin des cours, et je ne doute pas que nous allons passer cette année encore des heures palpitantes ensemble. Pourquoi ? Parce que nous allons parler de musique. Oui, Monsieur Ament, je vois à votre regard bovin particulièrement vif que vous êtes captivé, mais si vous vous destinez à une carrière de batteur comme je peux l’envisager aux baguettes qui dépassent de votre sac difforme, vous devriez être parfaitement en mesure de décrocher au cours de cette année la moyenne. Je pense même que cela sera mon objectif en ce qui vous concerne, et croyez-moi, je cours plus de risque que vous en me lançant dans ce pari.

Pour ce premier cours, j’ai décidé de changer légèrement par rapport à l’année dernière et d’apporter un peu de fraîcheur. C’est la raison pour laquelle nous n’allons pas parler de rock mais de tout autre chose. Mademoiselle Gordon, ne levez pas les yeux au ciel tout de suite, je vous prie, car figurez-vous que si vous arrivez à faire autant de bruit avec votre basse, vous le devez à une longue lignée qui remonte à la pop anglaise, au rockabilly, au folk, à la country, au blues et finalement au jazz. Oui, aujourd’hui, j’aimerais que nous parlions un peu de la note bleue, celle que l’on retrouve sur le nouvel album du saxophoniste Joshua Redman : Trios Live.

Particulièrement brillant, Joshua Redman fait partie des meilleurs musiciens du monde, toutes musiques confondues. Même vous, Monsieur Morello, êtes moins bon que lui. Dès ses débuts il s’est fait adouber par les grands noms du jazz, Pat Metheny en tête, et a formé la nouvelle génération de surdoués du genre avec ses comparses McBride et Meldau. Mais voyez-vous, ce n’est pas parce qu’il a enchaîné une dizaine d’albums en 15 ans de carrière qu’il est au-dessus de toute critique, certains lui reprochant un penchant trop prononcé pour les effets de manche au détriment des mélodies.

Je pense que tout le monde ici, y compris vous Monsieur Cantrell, a entendu parler du standard Mack The Knife, popularisé par les légendes Armstrong et Sinatra ou Bobby Darin. Ici, l’ami Redman ne se contente pas de le reprendre, il le dynamite, le disperse, le ventile. A la basse, Matt Penman sert des notes rebondissantes, sans effet d’écrasement, tandis que Gregory Hutchinson donne de sacrées gifles à ses cymbales mais ne déborde jamais de son cadre, donnant une leçon dont vous pourriez vous inspirer, Monsieur Chamberlin. A eux deux, ils créent un groove incandescent qui abreuvera le saxo pour le pousser vers les cimes.

Sur Soul Dance, l’une de ses compositions, Redman évoque de loin en loin le thème du Spinning Wheel des Blood, Sweat & Tears et applique la même recette, cette fois avec Reuben Rogers à la basse. Il faut que vous l’écoutiez exploiter toute la douceur et le velouté de son instrument au moment de reprendre Never Let Me Go. Et pourtant, on est loin des mélodies sirupeuses et larmoyantes subies durant les années 80, que j’exècre autant que vous, Monsieur Cummerford.

Vous entendez cette simplicité sur le thème de Mantra #5 ? Tantôt liées, tantôt détachées, ses notes ont toujours un sens, elles irriguent la mélodie et relancent en permanence la pulsation, ce qui colle à la peau du jazz et fait son essence. On appelle cela le swing. Les breaks de Hutchinson aux cymbales agissent comme autant de déflagrations, tandis que la basse de Penman fait les grands écarts, entre soutien mélodique et recherche d’espaces. Redman se permet même des moments dignes de Black Sabbath. Ah, je sens que je viens de réveiller Monsieur Grohl.

Eh bien puisque je sais que vous êtes un fin connaisseur du jeu d’un certain batteur anglais au chapeau melon, je peux vous annoncer que cet album comporte en guise de conclusion une reprise de The Ocean qui devrait vous plaire. Le solo introductif de Redman vous intriguera, mais très rapidement vous retrouverez le tranchant de la partie de Page. Evidemment, Hutchinson ne reproduit pas la frappe sauvage de Bonzo, mais il la transfigure en malmenant les cymbales et en laissant sa caisse claire ruer dans les brancards. Penman joue de son côté le funambule, parfaitement aidé par Redman qui brode et lui laisse l’avant-poste. Passer le Zeppelin du diesel au sans plomb pour le faire voler encore plus haut, voilà probablement le meilleur hommage que l’on pouvait lui rendre.

Maintenant que j’ai réussi à accrocher un peu l’intérêt de Messieurs Grohl, Kinney et Hawkins, je vais vous dire quelques mots d’un autre album de jazz sorti cet été. Il s’agit là encore d’un batteur anglais que tout le monde ici connaît, puisqu’il a été membre du premier supergroupe de rock britannique. Je vois des étincelles dans l’œil de Monsieur Garcia, qui a sûrement reconnu dans ma description Ginger Baker. Avouez que je vous gâte en m’adaptant à vos standards !

Comme je vous le disais, Baker a été le métronome indispensable du trio Cream, mais sitôt l’aventure finie il s’est attaché à redécouvrir et faire mieux connaître toute la richesse de la musique africaine. Sur cet album intitulé Why?, vous devez absolument écouter le morceau éponyme, dans lequel Baker frappe sur les côtés de ses timbales et répète en boucle un rythme quasi vaudou, jusqu’à la transe, tandis que les chœurs scandent en guise de refrain un Why? à vous glacer les os. Il y a également ce titre fabuleux, Ginger Spice, où Baker se lance dans une fugue de rythme tribal qui vous donne une irrépressible envie de danser et d’aller chasser le dragon, soutenu par une ligne de basse diabolique et un saxo possédé. Enfin, écoutez son jeu de pied au charley sur Aiko Biaye, il est d’une stabilité infernale et lui permet de jouer sur tous les tons de sa caisse claire, alternant binaire et ternaire, pour une véritable salsa du démon.

Tiens, c’est bien la première fois que j’entends la cloche et que vous êtes toujours assis. Je vous libère donc pour aujourd’hui, et n’oubliez pas de réviser un peu ce qu’on s’est dit. La prochaine fois, nous essaierons de parler de soul et Monsieur Gossard nous fera un topo sur quelques groupes indépendants français.

Messieurs Novoselic et Grohl, pourrais-je vous voir rapidement ? Je crois que vous êtes assez proches de votre ami Kurt, je le trouve bien maussade et j’ai peur qu’il ne décide de faire de belles conneries, alors je vous responsabilise un peu en vous nommant ses chaperons. Je sais que je peux compter sur vous. Et si vous pouviez montrer autant d’attention aux autres cours qu’aujourd’hui, ce serait pour moi le nirvana. Allez, filez !

 

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