Magic Revue Pop Moderne n’a certes pas la force de frappe des Inrocks, initiateurs de longue date de scènes découvertes et d’un festival automnal considéré depuis longtemps par les amateurs de rock, de pop et de soul comme l’événement majeur de la fin d’année. Cependant, en imaginant il y a trois ans les soirées Bim Bam Boum, le mensuel a aussi réussi à s’ancrer comme une alternative sérieuse et précieuse entre l’hebdo culturel et les autres magazines plutôt portés sur les gros riffs. Et même si ces tremplins ne se produisent qu’à raison de 3 ou 4 éditions par an, elles reflètent en un coup d’œil toute l’exigence et la passion de l’équipe de Magic.

Bien que cette dixième édition ne reste probablement pas dans les annales pour le nombre de spectateurs présents, elle y figurera à coup sûr pour la diversité d’horizons des artistes du soir : un Français amateur de guitares acérées, un chanteur de folk dans la pure tradition de Hank Williams, et un jeune prodige dont on ne serait pas étonné qu’il devienne un jour le nouveau Dylan.

Matthieu Malon

Si les Diabologum devaient se lancer aujourd’hui, on serait bien curieux de voir de quelle façon ils procéderaient sur scène. Viendraient-ils avec leurs instruments au complet pour garder toute la fulgurance de leurs chansons ou privilégieraient-ils le strict minimum en enregistrant des boucles au préalable ? Si l’on se pose la question, c’est parce que la musique de Matthieu Malon fait énormément penser aux auteurs de 365 jours ouvrables.

Uniquement accompagné de son guitariste mélodique, de son smartphone et d’une boîte à samples pour les lignes de basse et les batteries, Malon annonce la couleur avec une grande sobriété : il jouera son nouvel album solo dans l’ordre, en projetant pour chaque titre des petits films sur lesquels il imprime sa silhouette de boxeur, emmitouflé dans un long manteau noir, comme un mafieux las de porter sa carcasse. Il parlera d’ailleurs peu tout au long du set, s’assurant de temps en temps que le public qui remplit au fur et à mesure le Point Ephémère est encore là. Voilà pour l’enrobage, modeste et brut comme un verre de gamay.

Pour ce qui est du contenu, Malon chante la vie dans ce qu’elle a de plus commun (Couru d’avance), d’un banal parfois à pleurer (A quoi tu penses ?), et finalement de plus humain (Tu étais mon pote). L’Orléanais empile sur sa Fender les riffs tranchants, potards à droite toute, et lance ses paroles en les scandant plus qu’en ne les chantant, avec l’urgence qui sied aux mots qu’il emploie. Vent debout, il encaisse les coups (Dernier uppercut). Parce que la vie n’a rien de rose, mais qu’on doit faire avec (La messe est dite).

Dans les clips de Matthieu Malon, les cieux sont bas. Et gris. Les bords de Loire, la statue de Jeanne d’Arc, les bâtiments désaffectés et insalubres, les venelles de l’Orléans moyenâgeux… on n’en verrait presque pas le bout, s’il n’y avait ce petit rayon de soleil (Je suis heureux) qui rend enfin la vie supportable. Ce qui nous fait revenir au gang Cloup-Michniak, qu’on a malheureusement tendance à oublier, mais qui sont les véritables initiateurs de ce rock abrasif. Cela faisait longtemps qu’on attendait leurs vrais héritiers. Ils ne se trouvent pas dans le XVIe arrondissement de Paris, ils ne parlent pas d’un soi-disant blizzard. Ils sont à Orléans, et connaissent le goût amer de la galère et des défaites.

Setlist :
Dernier uppercut / Couru d’avance / Des traces / La fin de mes nuits / Dans un mouvement général / Tu étais mon pote / Le plus beau des mots / La tête à l’envers / Au revoir à jamais / Je suis heureux / A quoi tu penses ? / La messe est dite

Wooden Wand

Après un duo équipé de guitares et d’une petite machine, la soirée s’enchaîne avec un gars tout seul qui n’a même pas de guitare et fauche celle de son pote Kevin Morby. Enfin, fauche, c’est une façon de parler, bien sûr, puisque les deux trublions du folk américain bourlinguent ensemble ou séparément depuis des années.

James Jackson Toth, de son vrai nom, œuvre au gré du vent et de ses envies soit tout seul, soit au sein de l’ensemble Wooden Wand & Vanishing Voice. En une dizaine d’années, il a quand même gravé la bagatelle de 15 albums, et est devenu l’un des troubadours les plus prolifiques du moment. Avec sa barbe épaisse, son physique de géant, son jean troué et sa voix enrouée, Wooden Wand a toute la panoplie du vagabond folk qui saute de train en train pour voir le monde. Son set ne comprendra qu’une poignée de chansons, dans un registre proche du Dylan des tout débuts, lorsque ses textes mettaient en scène tout ce que la tradition américaine charriait de personnages hauts en couleurs.

James Jackson Toth

Pas besoin de fermer les yeux pour s’imaginer dans les territoires arides, où chaque jour qui passe s’avère être une épreuve plus dure que celle d’avant. Parfois apaisé comme un Sean Rowe à la voix profonde et lasse, Wooden Wand suscite une vive sympathie auprès du public du Point Ephémère. Evidemment, le style brut du personnage manque d’un soupçon de variété, mais on aurait tort de bouder son plaisir devant un artiste sincère et authentique.

Setlist :
Undiz / The Mountain / Remember Me To Stone / Days This Long / Eagle Claw / Los Angeles Manna / Outsider Blues

Kevin Morby

Sous prétexte qu’il sait à peu près tenir une guitare et que ses chansons ne durent pas plus de 2’40, on n’arrête pas de nous rebattre les oreilles depuis deux ans avec le minot Jake Bugg et sa morgue de faux prolo. Au risque de déplaire à certains – et certaines –, le nouveau venu nous a pour l’instant laissés de marbre, malgré ses efforts louables pour dépoussiérer un peu le style des Stones premier âge.

Finalement, c’est une fois de plus de l’autre côté de l’Atlantique que les bonnes nouvelles sont arrivées. Plus dynamique que jamais, la scène new yorkaise nous a envoyé son nouveau prodige, qui à 25 ans à peine nous a livré l’un des plus beaux albums de l’année 2013, alors qu’il n’était disponible qu’en import en France. 24 heures après la venue de ses anciens compagnons de route des Woods au Café de la Danse, le jeune Kevin Morby monte sur la scène seulement accompagné de son batteur. Placé sur le devant de la scène, au même niveau que son leader, celui-ci ne se servira d’ailleurs que de ses maillets, privilégiant les caresses sur les timbales pour mieux servir les harmonies fragiles du chanteur.

Reprenant sa Fender Jaguar après l’avoir laissée à son comparse Wooden Wand, Morby a l’air d’un diable monté sur ressort, prêt à en découdre. Mais quand ses mélodies prennent place, la voix du nouvel ange du folk se fait douce et voluptueuse, les lignes de guitare deviennent envoûtantes. Venu pour présenter son premier album Harlem River et son successeur qui paraîtra dans quelques jours, Kevin Morby régalera le public de ses chansons si précieuses qu’on jurerait qu’elles ont traversé les âges en conservant leur pureté, comme sur le merveilleux titre Miles, Miles, Miles ou Amen.

En lançant le morceau-titre de son album, Morby fait se rapprocher le public dans la fosse pour se laisser mieux emporter par le tourbillon de la rivière Harlem. Comme tombées du ciel, les notes se font happer et s’agrègent toutes entre elles pour former un long poème de 7 minutes non-stop qui parle d’amour et de mort. Cette fois, le doute n’est plus permis : ils ne sont pas légion, ceux qui peuvent prétendre écrire des chansons dont les textes sont aussi forts que leurs mélodies, on en compte peut-être un par décennie.

Kevin Morby est de ceux-là, et Harlem River est son Masters Of War. Celui qu’on pensait être simplement un jeune songwriter de plus a déployé sur la scène du Point Ephémère ses ailes d’ange blond du folk. Gratifiant en plus le public de deux chansons du nouvel album, Kevin Morby s’est révélé en une petite heure comme le nouveau talent que l’on attendait, sans attitude hautaine ni effet de manche. On a vraiment hâte de découvrir son nouvel album qui devrait, lui aussi, figurer parmi les classements de la fin d’année. Si vous passez à côté d’un tel trésor, tant pis pour vous, mais il ne faudra vous en prendre qu’à vous-mêmes.

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