Matthew E. White, l’interview 

Publié par le 12 février 2015

Matthew E. White

Fin janvier, Matthew E. White était de passage à Paris pour présenter son nouvel album, Fresh Blood, qui sortira le 10 mars prochain. À l’écoute a eu la chance de l’écouter (il est juste génial) et d’interviewer cet artiste absolu. Avec une énergie et une bonne humeur contagieuses, il nous parle de la création de son label Spacebomb, de l’aventure Big Inner, du succès…

Comment as-tu commencé la musique ?

Matthew : J’ai toujours écouté beaucoup de musique, depuis que je suis tout petit, j’ai toujours adoré ça. Et puis quand je suis arrivé en 6e, il y avait une salle de musique dans l’école. Mon père était le directeur de l’école, on habitait tout près. J’ai commencé à jouer de la batterie, puis du saxo. J’étais ami avec d’autres enfants du personnel qui avaient aussi accès à l’école. On a commencé à jouer avec les guitares, les amplis qui se trouvaient là. C’était le moment idéal pour faire du garage : il fallait juste gratter la guitare un peu grossièrement et monter le son. C’était la grande époque du grunge : Nirvana, Pearl Jam, Soundgarden, Alice in chains…

Ce premier groupe, c’était un peu le hasard alors, juste pour passer le temps ?

Non, pour la plupart d’entre nous c’était sérieux. Il y avait juste un des mecs qui jouait de la basse qui prenait ça à la légère. On le rappelait à l’ordre. J’ai toujours été comme ça, je prenais tout très au sérieux, même les loisirs. Quand j’ai fait du basket, je me voyais à la NBA, c’est ridicule quand j’y repense. Et c’était pareil pour la musique. Je me voyais devenir pro. Et finalement…

Si tu n’y avais pas cru à ce moment-là, tu ne serais peut-être pas ici aujourd’hui…

C’est clair. Mais le plus important, c’est que ça me plaisait. Le samedi, je me disais : « Il n’y a pas école, quelle est la chose la plus cool que je pourrais faire ? » Réponse : aller jouer de la batterie dans l’école vide. Mais au bout d’un an on a déménagé. On s’est éloigné de l’école. Et ma mère n’a pas voulu de batterie à la maison.

Vraiment ?

Et oui ! [rires] C’est là que j’ai commencé la guitare. Mon père en avait une à la maison. J’ai eu de la chance car j’étais bien meilleur à la guitare qu’à la batterie.

Et c’est plus facile de composer avec une guitare qu’avec une batterie.

Oui. Rapidement, jai commencé à composer. J’inventais. Tu joues la même note 5 fois, c’est très grunge, et puis tu déplaces un peu les doigts, tu tiens une autre note et ça fait une chanson ! C’était facile de se lancer dans la composition à cette époque. Come As You Are, c’est une super chanson, mais pas compliquée. Smells Like Teen Spirit, c’est pareil. Tu te dis, pourquoi pas moi ?

As-tu étudié la musique par la suite ?

Oui, au lycée, j’ai continué la guitare, j’ai pris des cours. Et en terminale, je me suis dit que j’avais envie d’aller plus loin. Mes parents voulaient que j’aille à la fac. À l’époque, j’étais un peu naïf, je voyais la fac comme un endroit où on apprend un métier. Je me disais : « Je vais choisir une voie, une spécialité, je vais me perfectionner, obtenir mon diplôme et trouver un travail ! Et cette voie sera la musique. »

Aux États-Unis, il n’y a que 2 options : classique ou jazz. J’ai choisi le jazz un peu par défaut, parce que c’était mieux que le classique. Comme j’aimais improviser, j’aimais la musique psychédélique, c’est ce qui me convenait. Je me souviens très précisément du jour où je suis allé acheter des CDs : Thelonious Monk, John Coltrane, Miles Davis. Et en route pour le jazz. J’ai été accepté à la fac, mais quand j’y repense c’était triste…

Pourquoi ? Tu n’as pas l’impression d’y avoir appris grand chose ?

Si, j’ai appris des choses mais c’est surtout parce que je me suis entraîné jour et nuit que je suis devenu bon. C’est le concept même de fac de musique qui me pose question.

Tu penses que tu aurais dû choisir une autre spécialité ?

Non, mais le problème est que le niveau des écoles de musique est vraiment bas. Comme elles ne sont pas financées par l’État, elles prennent un maximum d’étudiants, pour se financer. Et ça fait baisser le niveau. Les gens partent de tellement loin qu’en 4 ans, ils ne peuvent pas atteindre des sommets. Mais bon, j’y suis allé, j’ai fait mes 4 ans, j’ai appris ce que je pouvais, la technique. J’ai beaucoup appris : c’était une immersion totale dans le monde du jazz, culturelle, technique. Le monde du jazz est un monde étrange que j’ai finalement appris à aimer.

Quelle est la chose la plus importante que tu aies apprise à la fac ?

Le plus important ? La technique, la façon d’associer les cordes, les arrangements…
Aujourd’hui, pour produire un disque, pour enregistrer, il faut un ensemble batterie, basse, chanteur et un peu de fioritures. Ça, c’est le jazz. Voilà ce que j’ai appris. Et après je suis parti.

Donc ça t’a été utile ?

Oui ! Technique, écriture, tout me vient de la fac de jazz. Je ne regrette pas, c’est très efficace. Même si c’est froid, lugubre… terrible.

Et ensuite ?

J’ai fait partie de deux groupes : The Great White Jenkins, un groupe de rock, et Fight The Big Bull, un groupe avant-gardiste (basse, batteries, cuivres, arrangements). Je pensais que c’était ça mon destin. Fight The Big Bull a eu un certain succès international, dans le monde du jazz. Un label sortait nos disques jusqu’au Portugal. NPR, la plus grande chaîne de radio public des US passait nos disques, disait beaucoup de bien de nous. On est allé à NYC, on a joué dans des clubs assez prestigieux. Je me suis dit : « OK, je vais faire arrangeur de jazz et je donnerais quelques cours de musique à côté. » On faisait des tournées, tous les étés. Il y avait une bonne énergie, les gens nous connaissaient.

Et puis on a commencé à nous demander d’accompagner des artistes comme Sharon van Etten. Ça faisait de moi un directeur musical et de Fight The Big Bull des accompagnateurs. C’était intéressant, de voir des grosses machines. Ça m’a montré que si tu écris, que tu rassembles des gens, que tu répètes, tu peux faire les choses bien. Et vite. C’est efficace, facile, ça marche. Ça m’a permis de tester mon style, de montrer ce que je pouvais faire. Ça a fait mûrir mon écriture

J’imagine que ça t’a aidé pour monter Spacebomb ?

Oui. Mais j’ai aussi lu comme un fou sur la musique des 60’S, 70’s, sur les labels… À cette époque, les labels étaient partie prenante du processus créatif, ils étaient beaucoup plus intégrés verticalement. Rien à voir avec ce que font les labels aujourd’hui.

Petit à petit, l’idée de fonder un label autour d’un groupe « maison » a commencé à prendre corps et j’ai fini par me lancer. J’ai créé Spacebomb autour de la section rythmique de Fight The Big Bull. L’idée c’était ça, les cuivres, Fight The Big Bull et pour le reste on verrait. Après j’ai recruté une équipe, l’équipe Spacebomb, un mélange de musiciens et de gens plus business.

L’idée, c’était d’être flexible, d’être à la fois une maison de production, un label, une maison d’édition, etc. Il ne nous restait plus qu’à sortir un disque pour montrer aux gens ce qu’on savait faire. On est allé voir des artistes, on proposait d’écrire les arrangements, d’enregistrer les cuivres, de mixer, de produire la pochette… Mais personne ne nous a fait confiance, tout le monde a eu peur.

Ça ne vous a pas découragés ? Tu n’as pas eu envie de laisser tout tomber ?

Non au contraire, ça m’a poussé à faire un disque pour montrer que ça valait la peine. J’avais des idées, c’est pour ça que j’ai créé le label, j’avais la vision musicale, je savais quel son je voulais produire. Il me manquait juste des chansons. Alors je me suis mis à écrire. J’ai passé la 2e partie de 2010 à écrire les chansons, les rythmiques. On a enregistré en 7 jours, mixé en 5 jours. En avril 2011, le disque était terminé. J’ai commencé à le partager avec des connaissances du monde de la musique et j’ai eu de très bons retours. Un an après, en août 2012, le disque est sorti aux Etats-Unis, sur Spacebomb. La critique l’a bien accueilli.

Tu aurais pensé pouvoir le sortir en Europe sans Domino ?

Je ne sais pas. Spacebomb, c’est un label minuscule. En gros, c’était moi qui faisais tourner la boutique à l’époque. Et un jour j’ai été approché par des personnes qui m’ont dit : « Domino est intéressé, c’est cool. » Je ne les connaissais pas à l’époque, c’est dingue ! Et en janvier 2013, Domino a sorti Big Inner au Royaume-Uni et dans le reste du monde. Le disque a eu du succès, j’ai passé un an à voyager. En décembre 2013, j’ai arrêté de tourner. J’ai pris quelques mois de vacances et puis j’ai commencé à écrire Fresh Blood entre février et octobre 2014. Et me voici !

Quelle est la différence entre Big Inner et Fresh Blood ?

Big Inner était un peu un heureux accident. Un accident volontaire, mais un accident. C’est difficile de décrire ce qui s’est passé. Nous avions une idée, faire un album comme il y a cinquante ans, et nous avons essayé de la concrétiser. A l’époque, ils mettaient deux types dans la pièce, un bassiste et un batteur, ils enregistraient les chansons. Le lendemain, ils enregistraient les cordes, les cuivres, les voix et c’était dans la boîte. Mais cette méthode posait une multitude de questions : les musiciens sont-ils assez bons ? Est-ce qu’on peut écrire des arrangements à la hauteur ? Comment sera le son ? Comment on s’organise ? Réunir dix personnes le même jour, c’est compliqué. C’était une idée folle. Et ça a marché.

Le process sur Fresh Blood est bien plus intentionnel, bien plus assumé. Ce second album a été pensé pour le public, ce qui n’était pas le cas pour Big Inner. Mais pour le reste, le processus de création a été le même. Un album, ce sont surtout des chansons. Je ne connais pas de mauvais album avec dix bonnes chansons dessus… Nous avons travaillé les chansons jusqu’à ce que chaque titre soit abouti. Après, je les ai montré à l’équipe, je leur ai exposé ma vision. Nous avons écrit les arrangements avec Trey Pollard qui a coproduit l’album. Ensuite nous avons enregistré les rythmiques, les arrangements, puis le reste : les guitares, les percussions… Enfin nous avons mixé le tout pour arriver au produit finit que tu as pu découvrir !

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Fresh Blood sera disponible le 9 mars prochain.

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