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Ce qu’il y a de bien quand on va voir un groupe rejouant intégralement l’un de ses albums en live, c’est qu’on n’a pas besoin de se battre pour récupérer la setlist à la fin. Et quand cet album s’impose en outre comme la pierre angulaire de la carrière du groupe en question, le public ne peut passer qu’un excellent moment, retrouvant avec une fraîcheur nouvelle des titres qu’il aura maintes fois écoutés dans leur version studio. C’est ainsi que, non contents d’organiser les soirées Bim Bam Boum dédiées à leurs chouchous de la scène indé, les gens de Magic RPM ont initié les concerts Classix Nouveaux et invité pour cet hiver les lumineux Lambchop à revenir sur l’album qui leur permit de trouver leur son miraculeusement équilibré entre americana et soul : Nixon.

Bed

Avant cela, c’est aux Français de Bed qu’incombait – et a fortiori décombait – la tâche de débuter les festivités. Curieux télescopage en vérité, car là où Lambchop produit en moyenne un album tous les trois ans, les Bed sont plutôt considérés comme les Donna Tartt du rock français avec trois enregistrements en près de vingt ans de carrière. Le trio fait presque figure de dinosaure si on le compare aux noms plébiscités aujourd’hui comme Sarah W. Papsun ou Kid Wise.

Et pourtant il s’agit de l’un des rares groupes à proposer un son aussi souple, libre de toute étiquette. Du rock indé ? Du jazz (The Gap) ? Peu importe, c’est au fondateur Benoît Burello de décider au gré de ses envies d’escapade (Whatnots et ses phrases mélodiques en apesanteur). Le lien avec Lambchop s’imposait donc naturellement.

Posés et discrets, les Bed ne sont pas du genre expansif, mais savent cependant faire parler la poudre par le biais de l’artilleur Olivier Mellano à la guitare, avec ses effets fuzzés (Antofagasta). Ou encore avec les lignes de basse aériennes et dissonantes de Benoît Burello (Newsprint). Toutefois le temps a commencé à se faire un peu long vers le milieu du set. Est-ce l’impatience d’un moment dont on sait d’avance qu’il sera délicieux en compagnie des Lambchop ? Toujours est-il que les titres joués live par les Bed ne semblent pas avoir le charme sombre des albums du groupe.

Heureusement le trio renoue à la fin du set avec un rock plus ample, où la voix douce de Burello fait des merveilles (Wood Bunch) et nous met enfin sur orbite pour les Américains de Lambchop. Les Bed se rappelleront peut-être un jour à notre bon souvenir avec un nouvel album, mais ils n’en demeurent pas moins le groupe le plus intrigant de l’Hexagone.

Lambchop

Les vrais rois de la soirée monteront sur scène peu de temps après, dans leur configuration favorite en arc-de-cercle. « Nous sommes Lambchop, nous venons de Nashville, Tennessee, et nous allons vous jouer du début à la fin notre album Nixon. Vous devriez apprécier une chose ou deux dans ce merdier » déclare un Kurt Wagner détendu et tout sourire, casquette éternellement vissée sur la tête. Nous y voilà enfin, face à l’un des chefs d’œuvre de l’americana contemporaine.

Dès que résonnent au Wurlitzer les premières notes lentes et langoureuses de The Old Gold Shoe, on se sent entrer au fur et à mesure dans un cocon douillet, chaleureux et protecteur. Le phrasé si particulier de Kurt Wagner, mi-chanté mi-parlé mais toujours suave, n’a rien perdu de son charme en quinze ans. Basse ronde, guitare étincelante comme des rayons de soleil printanier : pas de doute, ici on profite du temps qui passe.

Le public, jusque-là discret, sent qu’il est arrivé à destination comme après un long voyage et exulte sa joie en dansant sur l’imparable groove de Grumpus. Si la voix de l’ami Kurt n’ose plus se risquer dans le falsetto sur You Masculine You, elle emporte tout sur son passage dans Up With People, avec son incroyable refrain élevé au bon grain du gospel. Wagner égrène trois accords sur sa gratte, Sam Baker donne quelques coups de balais sur ses cymbales, le trompettiste soutient les chœurs. Toute la magie de Lambchop est là, dans trois fois rien.

Baker, toujours lui, tapote carrément des doigts sur sa caisse claire pour marquer le rythme cotonneux de Nashville Parent, tandis que William Tyler laisse sa main glisser d’un bout à l’autre du manche de sa guitare électrique. La soul tourbillonnante des sudistes reprend ses droits avec What Else Could It Be?, résurrection des heures dorées de la Philly Soul avec cascades de notes au piano sous les mains expertes de l’indispensable Tony Crow. Sur la magnifique déclaration d’amour de From Her To There, les Lambchop calment le jeu et laissent la grâce s’opérer au fond de la scène entre la slide guitar et les claviers, légers comme des bulles de savon.

Enfin comment résister au rythme syncopé et haletant de The Book I Haven’t Read ? Du sax baryton aux frappes légères au charley, de la basse ondoyante aux guitares cristallines, tous les instruments font corps une dernière fois avant le maelström des titres clôturant le set, The Petrified Florist et The Butcher Boy, beaucoup plus sombres et échevelés que ce à quoi Lambchop nous avait habitués. Si sur album ces deux titres plombent un peu l’ambiance, ils paraissent étrangement plus légers sur scène, le groupe les allégeant pour garder essentiellement la dynamique.

Ainsi, l’épreuve de l’intégrale a été remportée haut la main par les Américains, largement acclamés par le public. Souriants, les musiciens remercient la foule d’être venue et se lancent alors dans une reprise rutilante du Give Me Your Love de Curtis Mayfield – qu’ils avaient déjà enregistré sur What Another Man Spills (1998).

Impossible de laisser filer les Lambchop sans que Wagner, toujours un peu réservé, ne passe le relais du discours final à l’intenable Crow. Qui ne se laissera pas prier pour échanger quelques mots en français : « Bonsoir, nous sommes Lambchop, nous venons de Nashville, Tennessee. » – Wagner, hilare : « Mais pourquoi tu leur parles en français alors que tu ne sais pas le parler ? » – Crow, impassible : « Mais chut, c’est pour leur faire croire qu’on est des leurs ». Il se lancera alors dans une histoire de fesses à propos de Richard Nixon, puisqu’après tout il a donné son nom à l’album interprété ce soir.

Wagner le regardera d’un air dépité avant que Crow ne conclue : « Oui, on est des ploucs. » Mais des ploucs avec ce niveau musical, on en veut bien tous les jours ! Le groupe finira alors avec un extrait de leur magnifique hommage à Vic Chesnutt, Gone Tomorrow, avant de conclure définitivement avec une reprise extraordinaire du Young Americans de Bowie, qui leur va comme un gant. C’était la meilleure chose qui pouvait nous arriver pour enfin chasser les mauvais souvenirs de ce mois de janvier et commencer officiellement cette année.

 

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