Villagers, l’interview 

Publié par le 25 février 2015

Villagers ©B. Barnéoud

Parmi tous les groupes que l’on apprécie à la rédaction, Conor O’Brien aka Villagers tient une place un peu particulière dans notre coeur. En effet, sa carrière a débuté en même temps que celle de notre site en 2009. Depuis ses débuts, nous avons chroniqué ses deux premiers albums et son concert à la Maro. Autant vous dire que lorsque Jennifer de Domino Records nous a proposé de l’interviewer à l’occasion de la sortie de son troisième album, je me suis jeté sur l’occasion, histoire de passer quelques minutes avec un garçon aussi charmant en promo qu’à la scène. Comble du bonheur, l’ami Sébastien de www.lebruitdesgraviers.com nous fait la gentillesse de nous offrir en avant première un titre enregistré le jour même pour accompagner notre interview ! Je vous laisse donc avec Conor, sa nouvelle barbe et sa guitare.

Tu commences ton nouvel album, Darling Arithmetic, avec cette phrase : « Cela m’a pris du temps pour arriver là où je le voulais ». Peux-tu nous expliquer ce que tu veux dire par là et nous dire où tu en es aujourd’hui ?

Cette chanson raconte comment on peut se relever d’une déception amoureuse en puisant dans son propre courage, comment faire d’un évènement dévastateur une force en l’acceptant, en l’intégrant à sa propre histoire, au lieu de se laisser aller… Et où j’en suis ? J’imagine que je suis une personne plus forte aujourd’hui, plus courageuse.

Cette chanson a-t-elle une signification particulière pour toi ?

Oui, totalement ! Elle parle assez ouvertement de sexualité qui est le thème dominant de l’album…

Villagers – Courage (session Le bruit des graviers)

Ton second album faisait suite à une longue tournée et une période de doute sur ton songwriting. Quel était ton état d’esprit au moment d’aborder Darling Arithmetic ?

Quand je me suis assis à ma table de travail, je me suis rapidement rendu compte que je voulais quelque chose de simple, d’abordable… Je suis très fier de mes deux premiers albums, mais j’ai parfois le sentiment qu’il y avait trop d’idées dans chaque chanson. Là, j’avais vraiment envie que chaque morceaux soit écrit autour d’une idée unique, qu’il s’agisse d’une anecdote, d’un thème ou seulement d’un sentiment. Le maître mot devait être la simplicité !

Quant à mon état d’esprit… je crois que j’étais plus serein en écrivant cette fois, peut être parce que j’utilisais justement l’écriture pour me relaxer. Comme une sorte de thérapie… Je m’efforçais d’écrire à la première personne, d’être direct, ce qui me donnait d’une certaine manière un sentiment de maîtrise. C’était quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant.

Quelles ont été tes influences pour l’écriture de cet album ?

L’inspiration m’est venue en regardant « Le voleur de bicyclette« , un film italien du réalisateur Vittorio De Sica. J’ai pleuré en le regardant et j’ai réalisé que je pouvais être ému au larme par une histoire aussi simple que celle d’un père qui se fait voler son vélo. Je me suis dit que je voulais être capable de susciter cela : émouvoir avec des histoires simples, sans artifice. Ce film a été ma principale influence pour l’écriture de l’album.

Je suis également allé voir Martha Reeves & The Vandellas en concert à Dublin. C’est un groupe des 60’s, de la Motown, qui a composé Heat Wave [il chantonne le refrain] et plein d’autres chansons d’amour. Les membres actuelles sont toutes des septuagénaires mais elles ont toujours une énergie incroyable. J’adore leurs chansons qui sont si évidentes, si parfaites ! Je voulais vraiment arriver à ce même résultat : des chansons simples, dont il est facile de s’imprégner.

Martha Reeves & The Vandellas – Heat Wave

Cela explique que tu aies abandonné cette couleur électronique que l’on pouvait entendre sur {Awayland} pour revenir à la source de ta musique, à savoir le piano et la guitare…

Pas uniquement… Pendant que je travaillais sur cet album, un ami qui habite à Groningen au Pays-Bas m’a demandé de composer une musique pour le musée local : l’idée était de créer une bande son que les gens écoutent au casque devant les oeuvres. J’ai choisi un magnifique tableau italien du XIXe siècle et j’ai composé une pièce de musique électronique de quinze minutes pour l’accompagner. J’ai adoré ça, au point que j’ai hésité à composer quelque chose de similaire pour l’album. Et puis j’ai réalisé qu’il valait mieux réserver ce travail instrumental pour un projet séparé que je pourrais développer à l’avenir, et garder Villagers comme le support d’expression de mon songwriting.

As-tu effectué un travail particulier pour l’enregistrement ce nouvel album par rapport aux deux précédents ?

Absolument : j’ai tout enregistré seul à la maison ! Au début, je pensais enregistrer simplement des démos, mais quelques mois plus tard, j’ai réalisé que les morceaux sonnaient exactement comme je le souhaitais : intimes et apaisés. Je ne voyais aucune raison de les retoucher. L’album a donc été entièrement enregistré sur un vieux seize pistes que j’ai acheté quand j’avais dix-neuf ans. C’était parfois frustrant, le plus souvent super excitant. Il n’est ni moderne, ni vraiment de bonne qualité, mais je le connais par coeur et je l’adore : il m’a permis d’obtenir le son que je souhaitais. Je me suis donc contenté d’envoyer les morceaux enregistrés chez moi directement au mastering.

D’où ce son très chaud [Je ne trouve pas le mot en anglais : je cherche « warm » et dis « hot » à la place] que l’on retrouve sur l’album.

Effectivement, l’album est chaud [« warm »], mais également très chaud [« hot »] ! [rires]

Eh bien justement, parlons-en ! Pourquoi ce thème de l’amour ? Etait-ce intentionnel ou est-ce que cela s’est imposé à toi ?

Ca n’était pas volontaire. J’ai composé quatre chansons d’amour d’affilée et je me suis dis : « Ok, donc ça sera un album de chansons d’amour »

Peux-tu nous raconter comment nait une chanson de Villagers ?

La plupart du temps, je commence par composer une poignée d’accords sur lesquels je chante quelques mots, juste une phrase qui colle bien avec la musique. Et si j’aime comment tout cela sonne ensemble, je me mets à écrire une chanson. Pour Courage, j’avais le refrain depuis quelques temps déjà, mais je ne savais pas quoi en faire. Et puis je me suis mis à travailler sur une tout autre chanson qui devait s’appeler « It Took a Little Time ». J’ai rapidement réalisé que le sujet était le même, qu’elles avaient la même origine, et je les ai retravaillées pour qu’elles ne fassent plus qu’une.

Que signifie le titre de l’album Darling Arithmetic qui est également le titre de l’un des chansons ?

La seule chose que je puisse te dire est que j’aimais l’opposition entre les deux mots. « darling », que l’on utilise pour s’adresser à son conjoint ou quelqu’un de sa famille, et « arithmetic » qui est totalement impersonnel. [Il fredonne] « How did it ends so quick, My darling… ». Je ne voulais pas terminer une phrase aussi triste par le nom d’une personne, je voulais même m’en éloigner le plus possible : j’ai donc choisi « arithmetic ». Cet antagonisme entre l’émotion d’une part et le cartésien de l’autre m’a aidé à écrire le reste de la chanson. Par ailleurs, l’arithmétique est un savoir primordial. Je l’utilise donc comme une métaphore pour exprimer le fait que l’amour est au centre de tout. Et puis j’aimais la façon dont cela sonnait, j’en ai donc fait le titre de l’album !

L’année dernière tu as chanté au Royal Albert Hall aux côtés de plusieurs artistes irlandais : Elvis Costello, Glen Hansard, Lisa Hannigan… Quelle est selon toi la place de Villagers sur la scène musicale Irlandaise et as-tu envisagé un jour de laisser plus de place à tes origines irlandaises dans ta musique ?

[Après une hésitation, il lâche un « glitch! » qui signifie « bogue! » en anglais] Pourquoi pas dans le futur, mais pas dans un avenir proche. Cela serait prétentieux de ma part. Je n’ai pas grandit en étant baigné par le folklore irlandais. Je ne serais pas à l’aise si je devais reprendre de la musique traditionnelle… Plus tard peut être…

Mais pour revenir à ce fameux concert, cela m’a semblé un peu étrange de te voir sur scène entouré d’artistes de la scène pop-rock irlandaise. Est-ce que tu avais le sentiment d’être à ta place lors de cette soirée ?

Je ne sais pas… Je crois que j’étais à ma place lorsque j’ai chanté ma propre chanson My Lighthouse. Tu ne peux probablement pas te rendre compte mais cette soirée était vraiment particulière : elle n’aurait pas pu avoir lieu il y a dix ans *. Tu n’aurais pas pu voir des fanfares anglaises et irlandaises jouées côte à côte. Culturellement et socialement, c’était extrêmement important pour l’Angleterre et l’Irlande. Et en chantant les paroles de My Lighthouse face au Royal Albert Hall (« You are needing a friend For to follow, for to fend And I haven’t got a clue If I’m getting through to you My lighthouse »), elles ont pris une toute autre signification. Je me suis mis à penser, en chantant, aux violences qui se sont déroulées en Irlande du Nord. C’est la toute première fois que cela m’arrivait. J’étais extrêmement ému et heureux que ma chanson puisse résonner ainsi avec le thème de la soirée, même si je ne l’avais pas composé en ce sens. Peut être que de ce point de vue j’avais ma place sur cette scène ce jour-là…

Glen Hansard & Friends : The Auld Triangle – Live Albert Hall

Tu débutes au printemps une nouvelle tournée, tu seras d’ailleurs à Paris en mai au Café de la Danse, comment te prépares-tu ?

Mentalement tu veux dire ? Je ne fais pas de préparation particulière. J’ai arrêté de boire : j’ai remplacé l’alcool par le café. Je vais probablement pas mal courir dans les prochaines semaines. Cela fait des années que je ne me suis pas senti dans une telle forme en fait : ça doit paraître bien ennuyeux ! [rires] Je me sens vraiment prêt à partir en tournée. Nous avons beaucoup répété avec le groupe et maintenant nous sommes prêts à prendre la route. Je vais désormais me concentrer sur la préparation de mon corps.

Tu as trois albums dans lesquels puiser des morceaux pour la scène : est-ce que ce n’est pas compliqué de devoir choisir dans ton répertoire les titres que vous allez jouer en live ?

Non, c’est super au contraire : plus tu as de choix, le mieux c’est ! Il y des morceaux que je n’ai pas envie de jouer pour le moment. Avoir la possibilité de choisir rend les choses plus faciles de ce point de vue.

Est-ce que tu auras toujours des moments où tu joueras seul sur scène ?

Oui, il y aura quelques moments solo qui alterneront avec les titres joués en groupe… Le groupe, d’ailleurs, sera assez différent de ce que tu as pu voir lors des précédentes tournées. Il y aura une musicienne qui chantera tout en jouant de la harpe et du clavier. Je serai également accompagné d’un batteur chanteur et joueur de bugle ! Mon ancien bassiste sera également présent mais à la contrebasse, de même que mon ancien clavier. L’énergie sur scène sera elle aussi différente de ce que l’on avait pu montrer auparavant : il y aura beaucoup plus d’harmonies vocales, l’ambiance générale sera plus calme et intime. Il n’y aura pas de « moment rock » sur ce show.

Dernière question : y a-t-il un lieu où tu aimerais jouer durant cette tournée (où tu aurais déjà joué ou, à l’inverse, que tu ne connais pas) ?

J’adorerais jouer en Amérique du Sud. Je n’ai jamais été là-bas mais il parait qu’il y a des lieux incroyables où jouer, si j’en crois les groupes qui s’y sont déjà produits !

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En concert le 4 mai prochain au Café de la Danse
 
Crédit photo : ©2015 B. Barnéoud.

 

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