les nuits de l'alligator

Qu’il est bon ce moment où Les Nuits de l’Alligator s’annoncent à la Maroquinerie ou au Divan du Monde ! Car cela signifie que le printemps se profile à l’horizon. Et qu’il est temps de quitter nos oripeaux de l’hiver pour aller à la découverte de nouveaux sons. Bien que le début de cette année ne nous ait pas laissés sur notre faim, loin de là, entre les nouveaux albums de Jose Gonzalez, Father John Misty, Pain Noir, il est toujours bon de garder ses yeux ouverts sur de nouveaux horizons. Ce que Les Nuits de l’Alligator nous garantissent chaque année, que l’on cherche du blues, du folk, du rock ou des dérivés.

Hell’s Kitchen

Pour cette soirée, le premier groupe arrive de terres carrément exotiques pour les candides qui pensaient que le vrai rock ne venait que de l’ouest. Car c’est la Suisse qui est représentée par l’entremise des Hell’s Kitchen, trio de blues bouillonnant comme on n’en avait pas vu depuis quasiment Jon Spencer Blues Explosion. Assis durant presque tout le set, le chanteur a la voix rocailleuse qui convient parfaitement à la circonstance, comme un Tom Waits ressuscité des limbes. Le contrebassiste imprime un groove infernal à ce blues poisseux grâce à son agilité démoniaque à la main droite. La bataille fera d’ailleurs rage entre la guitare rêche et la contrebasse au son moelleux et mat.

Trio-Losberger1

Pendant ce temps le pivot de toute l’affaire, situé d’ailleurs au milieu de la scène, c’est le batteur aux bras multiples et aux drôles de percussions : tambour de machine à laver, verres, casserole… On ne s’appelle pas « La Cuisine de l’Enfer » pour rien ! Toute la sauvagerie et la folie de ce boogie à réveiller les morts se trouvent ici. Le public de la Maroquinerie ne s’y trompe pas et fait un triomphe aux Suisses plus Américains que nature. Oubliez les superstars des White Stripes et autres Black Keys, le vrai blues énervé vit désormais sur les bords du Lac Léman.

Streets Of Laredo

A la forêt de micros qui se dresse pour la venue des Streets Of Laredo, une remarque vient tout de suite à l’esprit : « Allons bon, encore une bande de hippies » ! En outre, notre cœur a déjà été pris par les délicats The Head & The Heart (et par leur violoniste Charity, on ne va pas se mentir) et les fous Edward Sharpe & The Magnetic Zeros. On se demande bien alors comment les nouveaux venus vont pouvoir nous séduire. Les choses commencent plutôt bien : un joli folk rehaussé de toms endiablés, d’harmonica et de claps enregistrés aux pads électroniques donne aussitôt envie de taper du pied et de partir la guitare à la main sur des routes inconnues.

Streets of Laredo

La fratrie Gibson qui dirige le sextet a l’air de bien maîtriser son affaire et continue dans le même registre agréable, avec chœurs hululants assurés par le bassiste et le trompettiste-claviériste et un léger virage vers des entrelacs de guitares sous haute influence Creedence Clearwater Revival (Need A Little Help, Lonsdale Line). Et d’un seul coup, on ne sait comment, on se sent décoller pour une toute autre destination, dans un folk plus dur, psyché, digne des grandes années du Laurel Canyon de Neil Young & Crazy Horse période Zuma. Les mélodies plutôt brillantes sont cachées, étouffées par les effets de réverbération à la guitare électrique et le rythme martial de Daniel Gibson aux percussions. Oui, les natifs d’Auckland, Nouvelle-Zélande, sont aussi capables de nous balancer ces prouesses entre deux hymnes folk-rock (I’m Living, Slow Train).

Très impressionnés de jouer pour la première fois à Paris, les Streets Of Laredo ont su se tailler une place dans nos cœurs malgré leurs origines de Kiwis. Tout cela se réglera forcément bientôt sur un terrain de rugby, mais on leur pardonne et on a déjà hâte de les retrouver en concert.

Jolie Holland

Jolie Holland n’est plus la même jeune chanteuse d’il y a quelques années. La Texane à la voix renversante a fait du chemin depuis ses premiers enregistrements et a décidé de muscler son jeu. Désormais, ses chansons country comportent sur leur pont un grain de folie, un décollage façon free jazz, orchestré par son guitariste de génie et son batteur au regard halluciné, faisant feu de tout bois avec ses bras aussi souples que des tentacules. Un coup caressant les cymbales, un coup giflant sa caisse claire à coups de rimshots, il répond coup pour coup aux effets sonores du guitariste, qui de son côté n’hésite pas à faire résonner des bouts de métal à même ses cordes pour obtenir une pâte de cliquetis, sur laquelle la voix vibrante et chaleureuse de Jolie Holland se pose délicatement.

jolie-hollandgroup

On pourrait lui reprocher ses recours systématiques à des déraillements de voix en fin de phrases. Mais ces miaulements ajoutent un peu de fragilité et d’humanité face à l’abattage de ses musiciens monstrueux (Joshua Gone Barbados). Elle dégainera alors plusieurs surprises pour le public du soir. La première sera une reprise de la très belle et trop rare chanson de Dylan écrite pour Elvis : Tomorrow Is A Long Night. Le groupe se sort avec brio d’une mélodie-piège en jouant la carte d’un crooning sobre. La deuxième surprise sera l’invitation adressée à David Ivar, alias Black Yaya, à venir la rejoindre sur scène pour deux titres.

Le géant barbu arrivera coiffé de son éternel chapeau mou et empruntera la Gibson de Jolie Holland (visiblement très heureuse) pour lancer avec les Américains l’hommage qu’il avait écrit à un grand nom du rock : Song For Lou Reed. Le chanteur du Velvet ne quittera pas les esprits puisque la même petite troupe reprendra une de ses plus belles chansons : I Found A Reason. On aurait aimé que l’invité-surprise échange quelques mots, mais il est resté d’une belle discrétion, laissant sa voix douce servir au mieux le coffre puissant de Jolie Holland. Le set se conclura peu de temps après avec deux chansons plus fidèles à l’esprit des premiers albums country de la Texane, montrant ainsi toute sa maîtrise du genre et sa capacité à le malaxer pour en faire son moyen d’expression favori. La suite de ses aventures s’annonce déjà passionnante.

Tags :

VOS COMMENTAIRES
Les commentaires sont fermés pour ce billet