TORRES - Sprinter

“I am a tired woman / In January I will just be twenty-three”, c’est ainsi que se présente TORRES, de son vrai nom Mackenzie Scott, dans son nouvel album, le superbe Sprinter. A première vue surprenante, cette affirmation fait cependant sens, tant la jeune femme, aujourd’hui âgée de 24 ans, semble avoir déjà vécu plusieurs vies. Abandonnée à la naissance, l’américaine est adoptée et élevée en Georgie par une famille très croyante du sud conservateur des Etats-Unis, elle part ensuite étudier la littérature et le songwriting à Nashville, où à 21 ans elle écrit et compose son (très recommandable) premier disque éponyme, avant de déménager pour Brooklyn où elle réside depuis l’été 2013. Une histoire personnelle qui imprègne profondément l’écriture de l’artiste et ne peut être dissociée de la lecture de son œuvre.

La famille, la religion, l’amour, l’abandon, la quête de soi, sont ainsi les thèmes centraux de Sprinter qui révèle une songwriter au talent réellement stupéfiant. Jouant la carte d’une sincérité totale, Scott affronte les fantômes de son passé. Combat les doutes du présent et les peurs liées à l’avenir. Pour délivrer au final des textes poétiques poignants, voire même complètement bouleversants. A l’image de The Exchange, sur lequel la jeune femme répète quasi a cappella “Mother, father, I’m underwater“ avant de lâcher “And I don’t think you can pull me out of this“, vibrante confession sur la profonde souffrance liée à son abandon. Un écho déchirant à l’émouvant Moon & Back du premier album qui n’est pas sans rappeler le Nearly Midnight, Honolulu de Neko Case.

Réglant ses comptes avec une éducation religieuse très stricte, la jeune femme dénonce l’hypocrisie de l’Eglise et de ses représentants parfois de peu de vertu : “My pastor told us don’t you worry / Even he has found his glory / …/ The pastor lost his position / Went down for pornography“. Avant de revendiquer son choix de la liberté : “There’s freedom to, and freedom from / And freedom to run from everyone / Well what I did is what is done / The Baptist in me chose to run“ (Sprinter). Elle décrit avec force sa difficile recherche de la lumière au bout de l’obscurité : “The darkness fears / What darkness knows / But if you’ve never known the darkness / Then you’re the one who fears the most“ (New Skin). Et les efforts nécessaires pour garder la foi dans l’avenir : “I was all for being real / But if I don’t believe then no one will / What’s mine isn’t really yours / But I hope you find what you’re looking for“ (Strange Hellos).

La puissance des textes est remarquablement mise en musique par l’équipe que l’américaine a su réunir autour d’elle en partant enregistrer en Angleterre. Une équipe de choix où l’on retrouve trois orfèvres du son : deux illustres collaborateurs de PJ Harvey, dont l’âme plane indubitablement au-dessus du disque, à savoir le producteur / batteur Rob Ellis et le bassiste Ian Olliver, ainsi que le guitariste de renom Adrian Utley, bien connu pour son travail au sein de Portishead. Le résultat : une instrumentation rock de très haute volée, qui fait la part belle aux riffs imparables, parfait écrin pour porter la rage viscérale habitant plusieurs titres (Strange Hellos, New Skin, Sprinter). Le volume et le tempo savent cependant également redescendre afin d’habiller l’émotion extrême de certains titres (Ferris Wheel, The Exchange). Quelques expérimentations sont même tentées avec succès sur Son, You Are No Island ou Cowboy Guilt, clin d’œil à l’œuvre de St Vincent, que Scott vénère tout particulièrement.

Textes profonds. Son et production impeccables. L’album est incontestablement une grande réussite. Il touche même à l’exceptionnel grâce à l’interprétation de l’américaine. Une interprétation sans concession, portée par une voix rauque, puissante et magnifique. Parfois douce. Souvent rageuse. Toujours bouleversante. Une voix que la jeune femme n’hésite pas à pousser dans ses ultimes retranchements pour exprimer toute l’intensité de ses sentiments. Impressionnant.

“And I stepped into the harshest light“ prévient TORRES. De fait, la lumière n’a certainement pas fini de briller sur l’incroyable Sprinter, sans aucun doute l’un des très grands albums de 2015. Le plus beau qui m’ait été donné d’écouter depuis le début de l’année.

—–

En concert le 2 juin au Carmen, Paris

—–

Un titre (2 en fait) : New Skin – The Exchange
Le site : www.torrestorrestorres.com
Pour écouter l’album : sur deezer par exemple

Bonus

Le bonus ? Une version épurée de A Proper Polish Welcome filmée par NPR à deux heures et demi du matin, en clôture du festival SXSW 2015.

Tags :

VOS COMMENTAIRES
Les commentaires sont fermés pour ce billet