©Misti Layne

On aurait dû se méfier. Quand le roadie est passé pour mettre du chatterton autour de chaque câble d’embout de micro, on s’est dit que c’était une bonne idée pour éviter les débranchements intempestifs. On ne pensait pas que les micros deviendraient durant ce concert des armes aussi redoutables et que ce simple geste, ces petits bouts de scotch, était en fait un coup de semonce. On ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenu.

On aurait dû se méfier. D’habitude, quand un groupe s’est séparé et reformé plusieurs fois, il est rare que les résultats soient à la hauteur de la période faste du groupe en question. A plus forte raison quand un seul des membres d’origine est encore présent dans sa nouvelle mouture. Combien d’ensembles des années 70, 80 ou 90 ont ainsi déçu sur leurs dernières productions ou leurs passages live après un hiatus ? Et c’est justement quand on ne sait pas à quoi s’attendre ou qu’on n’attend pas grand-chose d’un artiste qu’il lâche tout et trompe son monde. On ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenu.

On aurait dû se méfier. Quand un groupe vient des antipodes et a été biberonné au punk et au rock britannique révolté – voire presque nihiliste – des années 70-80, il en sort en général des éruptions pas désagréables « dans le style de ». On est évidemment plutôt dans l’hommage ou la volonté de se poser en héritier. Pourtant on peut également avoir de bonnes surprises avec des compositions qui ne sont pas que des répétitions mais de vraies chansons solidement construites. La bonne surprise vient donc cette fois carrément de Chine avec AV Okubo, un groupe de Wuhan marqué par l’évolution mercantile de son pays. Leur musique que l’on pourrait prendre au début pour de la simple K-pop est en fait un bon gros hard comme on n’en fait plus, estampillé basse lourde et riffs tranchants comme les couteaux d’Etchebest.

Déchaînée, la batteuse Hu Juan cogne vite et fort sur ses toms comme si sa vie en dépendait, mais sait aussi allier la précision des frappes et des gifles aux cymbales (Break Wave). Quant au chanteur Lu Di, en k-way kaki et jambes à poil, il nuance depuis son clavier les ambiances pour ajouter aux chansons un peu de souplesse et de grain new wave. Ce qui a dû plaire au briscard Andy Gill, qui a produit leur nouvel album, Dynasty (oui, oui, un hommage au soap des années 80) et les a emmenés avec lui sur cette tournée européenne. Si les premiers titres du set (Mad Men) évoquaient des atmosphères très cinématographiques tendance Tarantino, la fin (Red Tank) tendait vers un punk rugueux qui a donné envie au public de se remuer – malgré les soucis de micro de Lu Di dont la voix s’est retrouvée noyée. Un jour, la relève post-punk viendra peut-être d’AV Okubo, il faudra les suivre de près. On ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenu.

On aurait dû se méfier. Lors de sa montée sur scène avec ses trois nouveaux protégés, Andy Gill avait son regard perçant de vieux renard. Du haut de la grande scène de la Machine du Moulin Rouge, il a toisé son public, qui n’attendait qu’une étincelle pour s’enflammer. Et il n’a pas fallu attendre longtemps avant que l’étincelle n’arrive. Gill avait à peine effleuré sa Fender Telecaster que les riffs déstructurés ont commencé à fuser. When The Nightingale Sings, le premier titre du nouvel album (What Happens Next) a permis aux uns et aux autres de se jauger. Et les choses ont explosé tout de suite après avec un retour aux sources : Not Great Men, l’un des premiers singles du groupe, revivait sous les yeux du public qui ne l’attendait pas si tôt et a commencé à sérieusement faire chauffer le parquet. Bougeant sur toute la largeur de la scène, Gang Of Four a pris totalement possession de l’espace, comme des tigres affamés qui grognent avant de fondre sur leur proie.

Le chanteur, sorte de Billy Idol rebooté et dont la voix ressemble étonnamment à celle du chanteur originel Jon King, alternait les micros et s’appuyait sur leurs pieds jusqu’à les faire descendre au maximum, chantant jambes écartées, presque à genoux. De son côté, Gill tirait sans relâche des déflagrations de sa guitare, perçant totalement l’air et faisant saigner les oreilles. Car le groupe a continué de puiser dans son patrimoine : Paralysed, l’un des premiers titres composés par Gill avec sa basse désespérée évoquant A Forest des Cure et ce chant laconique, What We All Want et sa partie de guitare totalement distordue, Anthrax avec son effet larsen continu qui finira par la mort d’une Fender sur scène, enfin Damaged Goods, le tout premier single du groupe passé en radio et son irrépressible énergie à tout casser. La plupart des groupes se seraient probablement arrêtés là. Et le public, déjà en sueur et au bord des larmes en retrouvant ces titres majeurs, aurait déjà eu son comptant. On ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenu.

On aurait dû se méfier. A la sortie de leurs premiers albums, Franz Ferdinand, Bloc Party ou Radio 4 se réclamaient de leurs grands frères nés dans la mouvance des Sex Pistols, et particulièrement des Gang Of Four – de leur son froid, de leurs paroles de révolte anti-capitaliste. Désormais remis sur les rails par son maître artificier Andy Gill, le Gang Of Four version 2015 ne lâche pas sa proie une fois qu’il la tient. Et a enfoncé le clou en finissant le set en beauté avec At Home He’s A Tourist, où la basse et la batterie portent des paroles totalement féministes, et To Hell With Poverty, guitare rugissante et batterie épileptique. Le public se sent alors plonger au plus profond de sa mémoire, retrouvant les émotions ressenties lors de la première écoute de ces chansons, et laisse parler les corps dans une joyeuse danse foutraque. Evidemment acclamés, les Gang Of Four sont revenus pour un rappel millimétré mais qui permit d’épuiser les dernières forces des belligérants, puisque le groupe avait puisé deux de ses chansons les plus célèbres : l’attaque anti-fasciste de I Love A Man In A Uniform et Return The Gift, un appel urgent à vivre et à ne pas se laisser enfermer dans un mode de vie trop confortable. Il était temps que le groupe quitte la scène, heureux et en sueur. Assourdi, le public avait enfin retrouvé le Gang Of Four provocateur qu’il attendait.

On aurait dû se méfier. On a bien fait de se laisser aller.

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Setlist :

When The Nightingale Sings / Not Great Men / Parade / Paralysed / What We All Want / Anthrax / Damaged Goods / Do As I Say / Stranded / At Home He’s A Tourist / Isle Of Dogs / To Hell With Poverty / Why Theory ? / I Love A Man In A Uniform / Return The Gift

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