WRC2015

D’habitude, rentrée rime avec traîner des pieds. C’est bien normal, car on prend un immense plaisir à vivre au rythme des longues journées d’été, des villes allégées de leur infernale ritournelle métro-boulot-dodo. Et le mieux c’est que cela fonctionne aussi bien quand on est en vacances que quand on doit rester travailler, on se laisse aller, on profite, enfin. Alors forcément, la rentrée est dure à avaler. Mais heureusement cette année, on va pouvoir mettre un arrêt buffet à cette sale période, coller un gros caramel au blues de la reprise, asséner un plaquage assassin au spleen avec la Coupe du monde de rugby qui aura lieu en septembre et octobre. Et comme la compétition se déroulera sur les terres sacrées du rock et de la pop, c’est une bonne occasion de donner pour chaque grande équipe et quelques outsiders l’album de la rentrée qui leur correspond.

Poule A

A tout seigneur, tout honneur. C’est ici qu’est né le rugby, et quasiment ici que sont nés le rock et la pop, ou tout du moins quelques représentants parmi les plus célèbres. Hôte de cette édition, seul pays d’hémisphère nord à avoir remporté le titre ultime (en 2003 face à l’Australie), l’Angleterre est évidemment ultra favorite, surtout avec ses joueurs étincelants de talent et de vivacité. Alors parmi les albums attendus pour cette rentrée, beaucoup viennent évidemment des terres de la perfide Albion.

Evidemment, on aime tellement les voix ensorcelantes de Joss Stone et Lianne La Havas et les cascades de guitares de Richard Hawley, qu’on préfère les évoquer à tête reposée. Dans les autres sorties british du moment, on avait de la peine à trouver d’autres albums aussi séduisants. D’aucuns ne jureront que par les nouveaux hérauts du rock tonique, qui profitent d’un trou laissé par le silence des Bloc Party et l’ignorance du public vis-à-vis des magnifiques Elbow : les Maccabees. Si leur nouvel album Marks To Prove It s’écoute sans déplaisir et décèle quelques bons moments (le single éponyme, ou l’euphorie portée par les cuivres de Something Like Happiness), on s’en souvient à peine plus que d’un plaquage de Yoann Huget (NDLR : Mais moins que sa sortie en pleurs après s’être déchiré le genoux droit en match d’ouverture des Bleus face aux Italiens…).

En revanche on avoue une petite faiblesse pour les Londoniens de Spector et leur nouveau disque Moth Boys, un album plutôt relevé emmené dès les premières notes par l’irrésistible All The Sad Young Men, aussi destructeur qu’une charge de Robshaw. Lorgnant sur les White Lies pour la voix caverneuse et les Strokes pour le rythme nerveux, Spector parsème l’album de nappes de claviers, de basses lourdes et de guitares glam pour obtenir des titres vitaminés (Stay High, Bad Boyfriend ou Decade Of Decay). Si Moth Boys s’essouffle sur la fin, il ne fait cependant pas oublier son impeccable première moitié. Voilà le destin que l’on souhaite au XV de la Rose, qui devrait franchir aisément le cap des matchs de poule mais qu’on espère voir baisser de régime en fin de compétition pour perdre sur leur propre sol. Pas très fair-play, certes, mais à vaincre sans péril on évite bien des ennuis.

Mais ce n’est pas pour rien que l’Angleterre se trouve dans la « poule de la mort ». Car ils trouveront sur le chemin de la tête de poule les Australiens, équipe archi dominatrice dans les années 90 et au début des années 2000, et qui a eu du mal à trouver un nouveau souffle depuis la Coupe du monde de 2007. Ils attendaient peut-être un signe qui leur permettrait de sortir du syndrome Midnight Oil.

Notre cœur bat évidemment pour le retour inespéré de Peter Milton Walsh et de son groupe culte The Apartments avec No Song, No Spell, No Madrigall, un disque d’une tristesse insondable et d’une beauté enivrante. Cependant il en faudra plus pour triompher au cours de cette compétition et il est évident que les Wallabies doivent être représentés par un album dynamique et audacieux, capable de rassembler à la fois les publics indé et mainstream. Le choix de Tame Impala et de leur nouvel album Currents s’impose. Le groupe piloté par le nouveau gourou chevelu Kevin Parker tourne le dos au heavy rock et au psyché qui a fait sa renommée pour une pop lancinante et une électro dansante qui font tourner autant les têtes qu’un cadrage débordement de Matt Giteau. Si avec ça les Australiens n’arrivent pas au moins en demi-finale, on veut bien danser à poil en écoutant Kim Wilde.

Enfin, si cette poule est particulièrement compliquée, c’est parce qu’elle comporte un troisième gros client pour les quarts de finale. Demi-finaliste contre la France il y a 4 ans, le Pays de Galles se présente diminué par l’absence de joueurs de poids, mais ne compte pas faire de la figuration. Dotée de joueurs doués et d’une attaque redoutable, l’équipe aux plumes d’autruche est dangereuse. Musicalement, par contre, on est loin du compte. Les Stereophonics sont le groupe gallois le plus connu et les seuls à se présenter avec un nouvel album, Keep The Village Alive, concentré de plans rock vus et revus avec voix éraillée à la clé. Aussi téléphoné qu’une combinaison de Damien Chouly. Nous, on mettrait pas un billet dessus, même si on rigolerait bien en voyant les Anglais matés par les diables rouges. Quant à l’Uruguay et aux Fidji, on voit mal comment ils pourraient inquiéter les trois autres.

Poule B

Sérieusement, vous avez déjà eu envie de voir l’Afrique du Sud remporter un match ? Hormis face à l’Angleterre ou la Nouvelle-Zélande, bien sûr. Ils ont beau être la deuxième meilleure équipe du monde, il n’y a pas à dire, on ne se fait pas à voir triompher des armoires à glace épais et mal dégrossis comme les frères du Plessis ou Etzebeth.

D’ailleurs, on a cru que pour cette coupe du monde on allait devoir se fader un nouvel album de Seether, faux héritiers du grunge et vrais torpilleurs de tympans. Mais un miracle s’est produit avec le premier album de Yannick Ilunga, aka Petite Noir, qui réussit à marier la new wave sombre et mélodieuse avec les rythmiques syncopées qui irriguent la musique africaine. L’union inattendue devient une évidence quand on écoute La vie est belle / Life Is Beautiful, un album glacé et brûlant à la fois. On tombe forcément sous le charme de Chess, le magnifique titre de fin d’album dont le groove sourd donne une irrépressible envie de tortiller du genou. Avec sa voix profonde et chaleureuse, Petite Noir sonne exactement comme le Dave Gahan de la grande époque de Violator. Et dans sa bouche, les quelques passages susurrés en français ont le charme des vers sibyllins de Cocteau. Cet album ira jusqu’aux phases finales aussi sûrement que Bryan Habana sera l’un des grands marqueurs de cette édition. On a hâte de voir la confrontation forcément sans pitié qui s’ensuivra entre Petite Noir et les vainqueurs des autres poules, car il s’agit là d’un des meilleurs albums de l’année.

Les autres équipes de cette deuxième poule sont largement en dessous des Springboks, il faut l’avouer. Les Ecossais, notamment. Décevants année après année lors du Tournoi des VI Nations, les joueurs du XV du Chardon sont généreux mais brouillons.

Et pourtant, qui aurait cru qu’on aurait ressenti un coup de cœur pour l’album d’un groupe écossais ? Généreux et brouillons, les Fratellis le sont, à tout le moins. Mais c’est bien comme cela qu’on les aime, dans leur style simple et brut qui évoque la Sainte Trinité de la pop du Royaume-Uni : Beatles, Stones et Kinks. Sur leur nouvel album Eyes Wide, Tongue Tied creuse à nouveau le sillon des arpèges cristallins, du charley fouetté et de la basse ronde. On chante sous la douche Baby Don’t You Lie To Me!, on tape du pied sur Thief, on pleure sur Slow. Avec The Fratellis, on sort enfin du sillage du rock pataud de Texas pour s’acoquiner avec des titres enthousiastes, robustes et festifs, comme une échappée de Stuart Hogg qui se faufile dans un trou de souris. Peut-être pas de quoi fanfaronner en bilan de fin d’année, mais ils ont leur chance pour monter en phases finales.

Comme le disait un grand penseur de notre temps, « la routourne a tourné ». En d’autres termes, oui, il y a une justice. Car le rugby est probablement le seul sport collectif où nos cousins d’Amérique sont à la rue. On exagère un peu, ils ont des joueurs de qualité, mais ils ne sont jamais sortis des poules de Coupe du Monde. Et pourtant, si cela ne tenait qu’à nous, on aurait de quoi sélectionner largement 2 équipes, remplaçants compris, dans les albums de la rentrée.

The Arcs, House Of Wolves, Angelo De Augustine, Gary Clark Jr., Lou Barlow, My Morning Jacket, Low, Christopher Owens, Yo La Tengo… avec cet effectif, les Etats-Unis devraient être champions pour un sacré paquet de temps. Et par-dessus tout cela, Wilco arrive comme la cerise sur la chantilly au-dessus de la pêche melba. Comment peut-on bouder un tel dessert ? On ne peut pas, mais il nous faut un peu de temps pour assimiler un tel cadeau.

Alors on va se concentrer pour l’instant sur deux coups de cœur, qu’on a déjà du mal à départager. L’un est un bourlingueur qui a longtemps vécu en instabilité et côtoyé quelques moments assez moches. L’autre n’est pas un, mais deux. Un grand fiston et sa môman qui a la voix rocailleuse d’une ourse protectrice. Eux, c’est Madisen Ward And The Mama Bear. Lui, c’est Nathaniel Rateliff. Le duo verse plutôt dans un folk mêlé de gospel et de blues et signe l’un des meilleurs singles de l’année, Silent Movie, avec la voix de baryton de Madisen et l’incroyable fingerpicking de maman Ruth. Quant à Rateliff, il ressuscite carrément la Stax dans cet album où il explore les tréfonds de l’âme humaine, les ruptures, les peines, les rédemptions, mais avec la luxuriance des arrangements soul, les cuivres de I Need Never Get Old, les chœurs de Howling At Nothing, les clappements de mains de S.O.B.

Les Aigles ne devraient hélas pas aller au-delà de leur niveau habituel. Dommage, avec un tel programme. Mais après tout, cela nous permet d’aborder de nouvelles contrées musicales. Il y a peut-être une justice, finalement. Quant au Japon et aux Samoa, il faudrait un miracle pour qu’ils accèdent au stade supérieur (NDLR : L’article a bien évidemment été écrit avant le succès historique des Japonais sur les Sud Af’ !).

 

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