Pain Noir - Pain Noir

Cela avait tous les ingrédients d’une histoire à dormir debout. Saint-Augustine, l’un de nos chouchous de la scène française, a décidé l’année dernière de se mettre en sommeil pour renaître sous les traits de Pain Noir et chanter en français. Sa raison ? Une nuit, il avait fait un rêve étrange en voyant deux mains lui apparaître en songe, avec les mots « Pain » et « Noir » tatoués sur les phalanges. Comme dans La Nuit du Chasseur, où le révérend et tueur en série Harry Powell avait gravé « Love » sur sa main droite et « Hate » sur sa main gauche. À la différence près que chez Pain Noir il n’y a pas de haine, mais l’amour du travail bien fait et des chansons ciselées comme de fines sculptures de bois.

Pour ses deux albums en tant que Saint-Augustine, François-Régis Croisier était naturellement inspiré par les meilleurs songwriters folk anglo-saxons des années 1990 et 2000, entre Elliott Smith, Kurt Wagner et Stuart Staples. On se retrouvait ainsi sur des terres musicales maintes fois arpentées, tantôt arides et glacées (My Father My Son, Black Feathers), tantôt verdoyantes et ensoleillées (Promised Land, Cedars). Quiconque jetait une oreille sur ces paysages sonores sentait immédiatement une immense bouffée d’air frais l’envahir. Les paroles en anglais coulaient de la voix rauque de François-Régis comme de petites sources de montagne charriant de grosses pierres. Alors, pour séduisant qu’il pût paraître, le passage en français du songwriter clermontois était quelque peu redouté.

Si Saint-Augustine donnait l’impression de nous emmener dans une randonnée en montagne, l’album de Pain Noir est carrément une odyssée, une errance où chaque chanson serait une aventure différente. En guise de sirène, le départ du carénage est donné par le ton mélancolique du Wurlitzer et ses notes sourdes ou nasillardes (Pain noir (à l’aube)). Ce n’est pas franchement une croisière grand luxe à laquelle nous sommes conviés, mais plutôt le voyage de guerriers efflanqués aux « corps noueux » et aux « yeux fiévreux » à force de travailler la terre (Lever les sorts). Même les monstres mythiques qui canalisent habituellement nos peurs ont perdu de leur superbe et manquent presque à l’appel de cette équipée (Requin-baleine).

Répit au milieu de ce voyage harassant, les voyageurs de l’ombre accostent sur la terre ferme (De l’île). Seront-ils changés en cochons comme les compagnons d’Ulysse ensorcelés par Circé ? Seront-ils oubliés des autres, laissés La marche en avant doit reprendre, menacée par la crue d’un barrage (La Retenue), avant d’atteindre son vrai but : la découverte d’une terre promise (Pareidolia (continent nouveau)) pour que la vie puisse enfin démarrer (Le jour point) et apporter son lot mérité de joies après cet exode si long.

François-Régis/Pain Noir n’a jamais vraiment été porté sur les mélodies boursouflées, c’est un fait. Mais avec cet album il épure ses mélodies pour atteindre l’os, une chanson française qui oscille entre folk au sourire triste (Passer les chaînes) et douces harmonies en demi-teinte (Requin-baleine), qu’il s’épanche sur sa fidèle guitare (La Retenue) ou sur ses claviers (avec l’aide de sa femme Aurélia et de Garciaphone). Les mélodies de Pain Noir mettent du temps à se dévoiler comme des fleurs cachées par les sous-bois et l’on sent poindre définitivement dans sa voix grave et rocailleuse l’art de la chanson tel que le pratiquent Manset ou Françoise Hardy. Avec la voix de Leonard Cohen. Le charme qui en découle est ensorcelant.

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Un titre : La retenue
La page facebook : www.facebook.com/PainNoirMusique
Pour écouter l’album : sur deezer par exemple

 

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