Julien Baker - Sprained

« Day of amazing streams: @julienrbaker, just crushing » : c’est par ces mots enthousiastes des amis de Folkadelphia postés sur Twitter en octobre dernier, que j’ai pour la première fois vu passer le nom de Julien Baker. Et ainsi eu la chance de découvrir le premier album de la demoiselle, le superbe Sprained Ankle, alors en pré-écoute sur internet. Le coup de cœur fut immédiat. L’addiction instantanée.

Auteur-compositeur-interprète âgée de tout juste vingt ans et originaire de la banlieue de Memphis, Julien Baker étudie le jour la littérature à la Middle Tennessee State University de Murfreesboro, près de Nashville, mais écrit et compose des chansons une fois la nuit tombée.

La jeune femme a d’ailleurs commencé la musique très tôt en formant notamment le groupe de post-punk Forrister avec des compagnons de classe au collège. L’entrée à l’université l’éloigne de ses amis (Nashville est à plus de 4 heures de route de Memphis), et c’est donc seule dans sa chambre ou enfermée dans les salles de musique de l’université que Julien écrit la plupart des morceaux de Sprained Ankle. Sans musicien à ses côtés, elle délaisse le punk de ses débuts pour un folk écorché, et des textes profondément autobiographiques. L’urgence et l’intensité des émotions restent cependant là, intactes, et seront impeccablement capturées par les équipes des studios Spacebomb de Richmond, Virginie, où la jeune femme enregistre, grâce à l’aide d’un ami alors en stage là-bas.

Loin de la richesse orchestrale des très beaux disques de Matthew E. White et Natalie Prass sortis des mêmes studios cette année, Julien évolue dans un univers musical brut et réduit à sa plus simple expression : une guitare électrique, une autre acoustique, quelques pédales d’effets. Guère besoin de plus il est vrai lorsque l’on possède déjà l’essentiel : une voix et des textes bouleversants.

L’Américaine puise ainsi son inspiration dans une histoire personnelle particulièrement lourde et tourmentée au vu de son jeune âge. L’abus de drogues et d’alcool, une rupture douloureuse, la dépression, la mort, la recherche de soi, la foi : les thèmes abordés sont graves et traités de front à chaque fois. Faisant le pari d’une sincérité absolue, Julien nous dit tout de ses peurs, ses échecs, ses doutes et ses démons. Douée d’un sens de l’écriture rare, elle raconte sans détour les moments les plus durs de sa vie avec une vérité et une acuité telles qu’il peut être difficile d’aller jusqu’au bout de certains titres.

« Wish I could write songs about anything other than death » (Sprained Ankle), « I’m a pile of filthy wreckage you will wish you’d never touched, » (Everybody Does), « Because it’s heavy, I’m trying really hard to keep my nose clean and the blue out of my arms, but it’s not easy (….) I ruin everything I think could be good news » (Good News), « I just let the silence swallow me up, the ring in my ears tastes like blood, asking aloud why you’re leaving » (Something), « I haven’t been taking my meds, so lock all the cabinets, send me to bed, cause I know you’re still worried I’m gonna get scared because I’m alone again and I don’t like the things I see » (Go Home) : les mots sont crus, directs, parfois presque insoutenables.

Ecrire pour mieux guérir soi-même mais aussi aider les autres sur le chemin de la résilience, voilà sans nul doute la quête artistique de la jeune femme. Une ambition portée par une voix qui vient habiller à merveille les textes introspectifs de son auteur. Tour à tour douce, fragile, rageuse, cette voix incroyable exprime en effet toute la palette des sentiments de la chanteuse avec une intensité qui n’est pas sans rappeler celle d’un autre talent de cette année 2015, Mackenzie Scott aka TORRES. Les paroles de la chanson titre de Julien – « A sprinter learning to wait, a marathon runner and my ankles are sprained » – semblent d’ailleurs faire directement échos au titre du dernier album de Mackenzie (le splendide Sprinter).

En seulement 9 morceaux et 34 minutes d’une décharge émotionnelle continue, la jeune artiste (aujourd’hui fort heureusement remise de tous ses démons) laisse l’auditeur sonné et en même temps fasciné. Peu d’artistes réussissent à frapper aussi fort dès leur premier coup d’essai. Il y a eu ces dernières années Sharon Van Etten, Waxahatchee et TORRES. Il faut désormais également compter avec Julien Baker, nouveau diamant brut de la scène indépendante américaine.

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Un titre : Sprained Ankle
La page facebook : www.facebook.com/julienrbaker
Pour écouter l’album : sur deezer par exemple

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Bonus

Voici un extrait de la très jolie OurVinyl Session enregistrée par Julien il y a un peu plus d’un mois.

 

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