Bruce-Brubaker

En général, quand un concert de musique classique contemporaine a lieu, ça ne soulève pas les foules. Ah c’est sûr, on est loin des affluences traditionnelles pour Blur ou Arctic Monkeys, ou même pour Mozart ou Brahms puisque nous parlons de musique classique ! Même la plupart des musiciens et des amateurs de classique n’ont jamais écouté d’œuvres de Berio, de Lutoslawski, ou encore de Copland… Et pourtant le Café de la Danse, qui n’aime rien tant que proposer chaque saison une programmation hors des sentiers battus, affichait complet pour ce concert de Bruce Brubaker dédié à Philip Glass. Une belle idée pour réveiller l’un des plus vénérables courants musicaux.

Chamberlain

Pour se mettre dans l’ambiance des œuvres fragiles de Philip Glass, rien de mieux que de se plonger doucement dans une musique pour claviers qui se déploie lentement. Invités des dernières Transmusicales, les Chamberlain tissent leurs mélodies méthodiquement, minutieusement. Chez eux, il n’y a aucune esbroufe, ils ne se situent pas du tout dans le registre électro-pop un peu fade en vogue aujourd’hui, ni dans la roue épileptique des givrés de The Shoes ou Yuksek.

Chamberlain

Vêtus de noir de la tête aux pieds, les Chamberlain se cachent pour mieux laisser leurs nappes de synthés s’exprimer, caméléons au milieu de la scène aux lumières éteintes. La scénographie pourrait même être encore plus épurée s’il n’y avait pas cette colonne de plastique givré qui permet de jolis jeux de lumière depuis le projecteur. Les titres interprétés sont harmonieux, sans heurts, apaisés. On a l’impression d’être dans une bulle de coton, à peine secouée par un beat ou le clavier basse (Food Shacks Area).

Le duo s’appuie surtout sur les arpèges délicats hérités de la ligne claire de Bach (The Bright Garden) et Glass (The Glass Lift), et les lie avec les rythmiques douces qui ont fait le succès de Zero Seven (A Gentle Slope) comme si l’assemblage était tout naturel. Le public du Café de la Danse doit se contenter d’un set court, mais c’est une mise en bouche idéale pour mieux découvrir le travail de Chamberlain et passer le relais en douceur à Bruce Brubaker.

Bruce Brubaker

Outre quelques pièces d’Aperghis ou Stockhausen que certains ont travaillées pour le Bac, le classique contemporain est bien le parent pauvre de la musique aujourd’hui. Pourtant il y a bien un compositeur contemporain qui reste trop méconnu malgré son influence sur la musique moderne, électronique notamment, mais également pop (Bowie, Eno) : Philip Glass.

Avec sa science de la composition, son style répétitif et ses harmonies élégantes, Glass sait mieux que quiconque faire chanter un piano. Et c’est exactement ce que prouve Bruce Brubaker avec son nouvel album qui sert de programme au concert du soir. Les Metamorphosis, inspirées de La Métamorphose de Kafka, jouent du contraste entre les cascades de notes cristallines et la note pédale qui sonne comme l’implacable glas frappant le héros de la nouvelle. Le toucher doux et velouté de Brubaker fait merveille dans ce répertoire, et permet de sentir toute l’influence de Philip Glass dans la musique d’artistes internationaux (Yann Tiersen dans Metamorphosis 2, Radiohead dans Metamorphosis 1).

Le morceau de bravoure de la soirée viendra de Mad Rush, cavalcade infernale qui ne laisse aucun répit pendant un gros quart d’heure. Concentré à l’extrême, les doigts courant sur le clavier, Bruce Brubaker donne une incroyable leçon en affrontant cet Everest sans plier, enfermé dans le cadre harmonique imposé par le compositeur et s’affranchissant dans le même temps de toute gravité par la vitesse de son doigté.

Le pianiste achèvera son set avec Wichita Cortex Sutra, inspirée d’un texte d’un autre grand auteur du XXe siècle, Allen Ginsberg. Une complainte échevelée qui oscille entre syncopes, rythme ternaire et longs accords plaqués comme dans un choral d’église. Loin de tous les clichés sur la sécheresse du classique contemporain, Bruce Brubaker prouve au contraire tout le plaisir et l’apaisement que l’on éprouve en s’y plongeant. Et qu’il faut d’urgence redécouvrir un grand maître comme Philip Glass, qui sème dans son œuvre toutes les clés sur les musiques actuelles.

 

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