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On ressent toujours une inquiétude à aller voir en live les plus grands noms du rock, qui ne se sont pas contentés de donner au genre ses lettres de noblesse mais l’ont complètement habité et façonné. À plus forte raison quand les grands noms en question font partie de la Sainte Trinité. D’ailleurs les sources de déception ne manquent pas : méforme, fatigue, mésentente entre les musiciens, voix fragile, notes fausses, set écourté… Sans compter la jurisprudence Rodriguez du type moitié ivre, moitié sourd et moitié aveugle (oui, trois moitiés) revenu sur scène après 40 ans d’absence à la faveur d’un « documenteur ». Mais pas de ce genre de salades avec Neil Young, qui a tout simplement électrisé Bercy à la faveur de sa nouvelle tournée Rebel Content.

On s’attendait à un début classique avec des titres du nouvel album et des chansons ultra connues en conclusion. Mais Neil Young est un grand rusé, et surtout un immense musicien qui sait tenir une scène à lui tout seul. Pour la première partie du set en acoustique, le Loner choisira carrément de piocher dans ses grands albums, les immenses Harvest ou After The Gold Rush, dont la mélodie aérienne au piano s’empare immédiatement du public qui n’attendait pas tout de suite une aussi belle gourmandise en entrée. La prise de son est impeccable, aussi bien sur le piano droit – instrument habituellement ingrat – que sur l’harmonica et le micro, portant haut cette voix magique, qui n’a quasiment rien perdu durant toutes ces années.

Avec un Heart Of Gold de toute beauté et The Needle And The Damage Done, dont la douce tristesse pleure les amis perdus par les ravages de la drogue, Neil Young cueille littéralement son monde. Encore une fois, la qualité de la voix du grand songwriter étonne, surtout pour ce titre qui requiert une tessiture haut perchée. Mais oui, il est bien là, notre loup canadien. Et fait un petit bond de six ans pour Comes A Time, qui signait son grand retour acoustique après une première embardée de quelques années entre le Crazy Horse et les aventures mouvementées avec Crosby Stills Nash. La qualité du son est telle qu’on distingue nettement ses paroles sur le monde qui tourne et le temps qui passe.

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Il quitte alors sa guitare sèche et se met au mini-orgue pour entrer dans le vif du sujet de la tournée dédiée à l’écologie et s’atteler à Mother Earth (Natural Anthem), grand chant sur la nature qui clôt l’album Ragged Glory en brodant autour de la mélodie irlandaise Water Is Deep. Neil Young termine le titre alors qu’entrent sur scène quelques-uns de ses complices grimés en agents Monsanto qui pulvérisent de l’air sur scène comme les insecticides balancés dans les champs. Renouant avec l’esprit des anciennes tournées du songwriter qui dénonçaient le pillage de la Nature, les personnages se font évidemment siffler par le public, et laissent la place aux vrais compagnons de Neil Young, son nouveau backing band les Promise Of The Real – dont font partie les deux fils de Willie Nelson, Lukas et Micah.

Ils débutent alors la deuxième partie du set, éminemment électrique, en revenant à l’album Harvest avec le rock laid-back de Out On The Weekend et ses lignes mélodiques inoubliables entre les guitares et l’harmonica. Ils poursuivront avec le même album en lançant les démanchés magiques et les harmonies vocales de Old Man. Puis le groupe aborde un registre plus folk avec Human Highway, avant de passer à une version touchante de La Vie En Rose où Lukas Nelson, passé au piano, fera résonner son joli grain de voix rauque. Le mentor reprend le micro pour revenir sur Freedom, l’un de ses albums les plus engagés, avec le joli titre Someday (malgré une tonalité différente de l’album). Il dégaine alors sa Gretsch White Falcon pour un Alabama dantesque et conclura son retour à Harvest avec Words, dernier titre de l’album et monstre à la rythmique à la fois binaire et ternaire.

Et c’est à ce moment que Neil Young remet à l’ouvrage des chansons longues et tire de ses guitares des riffs « hénaurmes » qui auraient fait pâlir un paquet de groupes de hard. Balayant quasiment toute sa carrière, le Canadien retrouve toute sa jeunesse, de son premier album solo éponyme (le soft-rock au chant vaporeux de If I Could Have Her Tonight) à sa diatribe anti-Bush (les guitares grasses d’After The Garden) en passant par les embardées et les lourdes rythmiques de Ragged Glory (les coups de butoir de Mansion On The Hill, le riff imparable de Country Home).

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Pour l’album On The Beach, il se payera même le luxe de choisir, plutôt que le single Walk On, la mélopée de Vampire Blues qui dénonce le lobby pétrolier pompant sans vergogne les ressources naturelles. Le set se terminera avec un retour aux premiers albums : la mélodie radieuse de Everybody Knows This Is Nowhere et la cavalcade de I’ve Been Waiting For You (dont Bowie fit une inoubliable version sur Heathen). Evidemment Neil Young ne pouvait vraiment conclure sans son hymne rock ultime, Rockin’ In The Free World, dans une version d’un bon quart d’heure où le public le lâchera sur le refrain.

Le concert vient de dépasser les 2h30.

Croquant à pleines dents des cerises made in France avec ses comparses, Neil Young reviendra sur scène et se lancera dans une louange de la qualité des champs et des campagnes françaises – et ce sera peut-être le seul véritable écueil de cette soirée, le chanteur idéalisant un peu trop notre agriculture, dont certains tenants de la formule intensive ont depuis longtemps vendu leur âme à Monsanto ou Bayer. Mais comment lui en vouloir alors que l’instant d’après il choisit pour rappel un titre qu’il n’a interprété peut-être qu’une dizaine de fois en tout et pour tout : Like An Inca, l’une des rares choses à garder de son passage chez Geffen au milieu des années 80. Le groupe livrera une version abrasive de près de treize minutes, laissant le public à bout de souffle, alors que les musiciens feront une danse de la joie en sautant à cloche-pied avant de repartir pour de bon en coulisses.

Neil Young n’a plus rien à prouver mais il aura encore éclaboussé Paris de toute sa classe, chapeau éternellement vissé sur la tête. On ne peut que lui tirer le nôtre.

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Crédit photos : ©2016 Jean-Marc Ferre.
 

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