©2015 Jérôme Sevrette

The Apartments est l’archétype du groupe trop peu connu que l’on chérit bien des années après qu’il ait disparu de la scène. Un peu comme un secret que l’on hésiterait à partager de peur de s’en trouver dépossédé. Mais voilà, le secret a été passablement éventé ces deux dernières années. Un magnifique nouvel album, (No Song, No Spell, No Madrigal) et deux belles tournées plus tard ont fait de Peter Milton Walsh, leader emblématique du groupe australien, une légende du rock indé. Nous avons voulu savoir ce qui avait conduit le sexagénaire a reprendre le micro, la guitare et la route. Voici donc notre interview d’un vénérable songwriter qui revendique avec force d’être resté toujours le même ! Et merci à son label français Microcultures de lui avoir transmis nos questions et d’avoir récolter pour nous ses réponses.

En musique, quand des groupes reviennent après une longue absence, ils essaient souvent de nouvelles choses, de nouveaux sons pour s’adapter à l’époque moderne. Mais vous semblez être resté le même que sur vos précédents albums, avez-vous continué de composer durant ces années de silence ?

Peter Milton Walsh : Je ne suis pas tout à fait sûr que cela soit vrai. Si vous prenez par exemple Sleater-Kinney, Bill Fay ou The Pop Group, vous voyez qu’ils sont restés fidèles à eux-mêmes lorsqu’ils ont sorti un nouvel album après des années de silence. Le style est une caractéristique plutôt forte chez les artistes que j’aime. Il y a quelques temps, j’avais proposé à Mick Harvey de produire l’un de mes albums. Je lui ai dit qu’il n’y avait pas grand chose de neuf avec mes chansons. Il m’a répondu qu’il aurait été déçu si ça avait été le cas.

Chez Matisse, le changement que l’on connaît le mieux intervint lorsqu’il a décidé de passer à des collages de papiers, car il ne pouvait plus accomplir le geste physique de peindre comme il l’avait fait jusqu’alors. C’était un nouvel élan. Et en même temps c’était toujours du Matisse.

En ce qui me concerne, je me suis toujours senti très heureux de rester le même, que le monde aille dans un sens ou dans l’autre. Pendant tout ce temps où j’ai été silencieux et à l’écart de cette vie, la vie de l’industrie musicale, j’étais de toute façon plus ou moins disparu pour le public. Mais je n’ai jamais senti que quelque chose me manquait. J’avais simplement d’autres choses en tête. J’ai toujours aimé ce passage dans Pat Garrett et Billy the Kid, de Peckinpah, où Pat Garrett – qui était passé du statut de hors-la-loi à celui de shérif et avait été envoyé pour arrêter son vieil ami le Kid – avertit Billy que le monde a évolué. « Les temps ont changé », dit Pat. Et Billy répond « Les temps, peut-être. Moi, pas. »

Quand le groupe était actif dans les années 80/90, pensiez-vous que vous occupiez une place à part dans le milieu de la pop indé ? Vous définiriez-vous comme un artisan ?

Je pense souvent que j’aurais aimé être un artisan. Mais cela demande plus d’engagement et probablement plus de courage que je n’en ai. En tout cas cela nécessite une rigueur de travail absolue. Tout ce qui m’est arrivé de bien s’est produit par accident, de façon imprévue. C’est probablement pour cela que j’admire autant la façon de travailler de Nick Cave. Il arrive à son bureau à 9 heures pétantes le matin et il s’en va le soir à 6 heures en ayant accompli tout son travail de la journée. C’est l’un des plus gros bosseurs du milieu de la musique.

Quand on veut être un artisan, Il faut aussi se préparer à tout perdre, à faire des sacrifices. Burt Bacharach a toujours fait passer ses chansons et son œuvre avant ses femmes et ses enfants, et il a dû en payer le prix. Il le reconnaît. Une fois, Anna Karina a dit que Godard pouvait gérer extraordinairement bien un tournage et les relations avec les femmes au cinéma, à l’écran – par contre il n’avait aucun talent pour gérer les relations avec les femmes dans la vie. Il les sacrifiait à son art.

Je n’ai jamais pensé que The Apartments correspondaient à une quelconque case, ce qui était logique dans la mesure où j’écrivais mes chansons parce que je ne les trouvais chez personne d’autre. C’est pour cela que nous avons toujours occupé une place à part.

Quelles étaient vos influences lorsque vous avez fondé The Apartments ? Considérez-vous que vous êtes devenu vous-même une influence pour des groupes d’aujourd’hui ?

Mes influences ne sortaient pas vraiment de l’ordinaire. J’aimais l’innocence nostalgique du New York du début des années 60, les groupes de filles et les œuvres de Phil Spector évidemment, mais particulièrement le son du Brill Building , le label Aldon Music. Des écrivains avant tout. Toutes ces chansons avaient une telle prise sur moi – Goffin et King, Mann et Weil, Neil Diamond, Bacharach et David. J’adorais Hal David, qui paraissait écrire tellement de paroles à partir d’un mur infini de désolation. Il regardait toujours en arrière. Les seuls vrais paradis étaient ceux qui avaient été perdus. « Quand les ombres tombent, je longe un petit café où nous avions pour habitude de danser la nuit… comment pourrais-je t’oublier ? » Ainsi, la majeure partie de mes goûts s’est formée quand j’étais encore très jeune, grâce à des compilations bon marché, et des albums de florilège. Parmi les Anglais, j’aimais les Hollies, Manfred Mann avec Paul Jones, Petula, Sandy et Cilla et chaque mélo avec la guitare en réverbération chanté par Dusty Springfield ou Scott Walker, ainsi que toutes ces chansons des années 60 qui charriaient des rivières de nostalgie, de langueur. Graham Gouldman, No Milk Today, Bus Stop, les Kinks. Un monde de jeunesse en noir et blanc dans l’Angleterre des années 60, juste avant que tout ne change.

Dylan était aussi l’une de mes grandes influences, avec le Velvet Underground. Un de mes amis de lycée recevait par la poste What Goes On, le fanzine « officiel » du Velvet Underground édité par Phil Milstein à la fin des années 70. Avant cela, croyez-le ou pas, il fut un temps où le Velvet avait vraiment du mystère, où ils étaient un secret auquel peu de gens étaient initiés.

Je voulais écrire à propos d’expériences que je n’avais pas pu trouver autre part que dans des chansons écrites à cette époque-là, des chansons qui surgissaient du tourbillon de nos vingt ans, quand moi et la plupart des gens que je côtoyais accumulions les regrets, tirant parti de chaque expérience qui nous tombait sous la main. Des chansons qui renfermaient énormément de vie en elles.

Est-ce que ce nouvel album est le début d’une nouvelle étape pour vous ? Allez-vous enregistrer d’autres albums ?

Je ne sais pas ce qu’il va se passer pour moi, mais s’il y a quelque chose ce sera différent de No Song, No Spell, No Madrigal. Souvenez-vous que lorsque j’ai eu en tête de faire No Song… je pensais que ce serait probablement mes dernières chansons. Je n’avais aucun moyen de savoir quel accueil cet album obtiendrait, j’avais perdu l’intérêt pour ce côté-là.

Aujourd’hui on peut voir des films sans aller au cinéma, on peut écouter de la musique sans aller dans un magasin de disques. Êtes-vous optimiste à propos du futur de la musique et du cinéma, qui ont toujours beaucoup compté pour vous ?

La culture est dans un état de changement permanent – et ses formes d’expression continuent de changer elles aussi. Les chanteurs ont tué les big bands, les songwriters ont tué l’esprit de Tin Pan Alley ou du Brill Building, etc. Je peux essayer de répondre à des questions d’esthétique, mais je n’ai pas la moindre idée du futur de l’économie de la musique.

J’ai grandi à une époque où un album signifiait quelque chose, c’était le meilleur moyen d’apprendre à connaître un artiste ou un groupe. J’aimais cette époque parce qu’un album a toujours eu énormément de sens pour moi et je voulais vivre dans l’univers de cet album aussitôt que je posais le disque sur la platine. Je pouvais l’écouter tous les jours et toutes les nuits pendant des mois et à chaque fois j’arrivais à apprendre ou à ressentir quelque chose de nouveau. Il y a eu des moments où je ne voulais plus quitter cette bulle.

Aujourd’hui certains disent que l’album ne fonctionne plus. Mais cela fonctionne toujours pour moi, et je peux dire que pour mon fils aussi. Il prend les albums et je les entends depuis sa chambre. Pas seulement une chanson ou deux, mais l’album tout entier, qu’il écoute pendant des semaines. Les chansons et les histoires, et l’histoire de l’album – je pense qu’on en a toujours besoin. Et qu’elles feront toujours partie de nos vies. Alors on se bat, comme des bateaux qui se battent contre le courant de la mer – il y a de l’espoir. J’ai lu une vieille interview de Truffaut, du début des années 70. Il disait que les studios de cinéma en France fermaient pour laisser la place à des maisons et des bureaux, mais il pensait que les films et les studios existeraient toujours. Et c’était bien avant Netflix ! De la même façon, les chansons vont rester – il y aura toujours des gens pour lesquels la musique provoquera des réflexions ou des émotions. Je ne peux rien dire à propos des artistes qui espèrent vivre de leur musique. Mais comme W.H. Auden le disait à propos de la poésie, la musique « ne produit rien, elle survit / (…) coule au sud / Depuis des murs d’isolement et les profonds chagrins, / Les villes froides auxquelles nous croyons et dans lesquelles mourons ; elle survit (…) »

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